OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Anonymous promet une Révolution 404 http://owni.fr/2012/04/25/anonymous-promet-la-revolution-404/ http://owni.fr/2012/04/25/anonymous-promet-la-revolution-404/#comments Wed, 25 Apr 2012 16:33:12 +0000 Rodolphe Baron http://owni.fr/?p=107924

Après la publication sur le web de 3 500 courriels provenant des boîtes mails de membres du Gouvernement transitoire tunisien, des Anonymous lance un ultimatum au pouvoir en place.
Le collectif de hackers appelle la population à manifester le 1er mai, avenue Habib-Bourguiba à Tunis. Des Anonymous déclarent une “guerre ouverte” aux salafistes tunisiens qu’ils accusent de s’être fournis en armes via la Libye fin 2011. La manifestation devrait remonter l’avenue jusque devant le ministère de l’Intérieur.

L’objectif annoncé est de convaincre le Gouvernement transitoire de faire marche arrière sur le projet de lutte contre la cybercriminalité qui prévoit un contrôle accru d’Internet. Le projet est en marche. Le Gouvernement souhaite maintenir et réformer l’Agence tunisienne d’Internet, déjà en fonction sous Ben Ali et annonce la création de commissions chargées d’assurer la sécurité “des tunisiens sur l’Internet“. Ces dernières, qui accueilleront des spécialistes des télécoms formés au ministère de l’Intérieur, sont perçues comme un retour à l’ère de la censure. Des Anonymous ont indiqué à OWNI posséder des preuves accréditant une telle hypothèse :

Nos investigations ont confirmé qu’il s’agit d’un stratagème mis en place par le ministère de l’Intérieur en date du 29 Mars 2012 afin de contrer toute opposition au parti Ennahda. Ce plan n’a pour but que de reprendre la main sur internet, puis [sur] les médias, [et] donc contrôler à nouveau ,comme à l’ère de Ben Ali, les libertés d’expression.

Le terme de cybercriminalité, à l’image du terrorisme, reste toujours flou. Il peut signifier une amélioration de la sécurité des sites Internet publics pour limiter les attaques informatiques et le pillage d’informations sensibles comme il peut, a contrario, concerner les échanges d’informations sur la toile (activités sur les réseaux sociaux, emails, sites visités etc…).

Avant Révolution de Jasmin, la censure de l’Internet tunisien était répandue et exercée par Ammar 404. Un mystérieux flic du web souvent associé à l’Agence tunisienne d’Internet sans laquelle il n’aurait pu agir sur les sites portants “atteintes aux bonnes moeurs”. Le dispositif de cyber-répression pouvait consister à intercepter des emails de citoyens tunisiens et disposait de moyens techniques suffisants pour filtrer la quasi-totalité de l’Internet du pays, l’un des plus actifs d’Afrique du Nord.

Au cours des années Ben Ali, des centaines de blogs et de pages web ont ainsi été fermés parce qu’ils défiaient le régime et ses dirigeants. C’est en référence à Ammar 404 que les Anonymous ont intitulé leur opération la “Révolution 404″

La mobilisation du peuple tunisien voulue par des Anonymous intervient dans un contexte houleux. Malgré la décision, début avril, par le ministère de l’Intérieur, d’autoriser à nouveau les manifestations sur l’axe principal de la capitale, Human Rights Watch considère l’acte encore “insuffisant pour protéger le droit de rassemblement et de réunion” et pointe du doigt “l’usage excessif de la force contre les manifestants“.

D’autant que plusieurs affaires judiciaires sur fond de religion sont en cours dans le pays. Le procès de Nabil Karoui, directeur de la chaîne Nessma TV, pour “atteintes aux valeurs du sacré” qui avait repris depuis le 19 avril, vient d’être reporté au 3 mai prochain.

Il est accusé d’avoir autorisé, en octobre 2011, la diffusion du film d’animation “Persepolis”, primé à Cannes en 2007, où dieu est représenté sous les traits d’un vieil homme à la barbe blanche. Le film avait suscité de vives réactions au sein de la population donnant lieu à des émeutes puis à un sit-in depuis le 2 mars dernier qui s’est achevé récemment.

Fin mars déjà, des peines de sept ans d’emprisonnement avaient été prononcées à l’encontre de deux Tunisiens pour publication de documents “de nature à nuire à l’ordre public ou aux bonnes moeurs“. Lesquels caricaturaient la biographie et l’image du prophète Mahomet.

Le statut des médias nationaux fait également débat dans le pays. Dans un communiqué, l’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication (Inric) a indiqué son désaccord quant à la “privatisation des médias publics”.

Cette réaction intervient quelque jours seulement après des déclarations à la presse de dirigeants du parti islamiste Ennahda, première force politique du pays, exprimant l’intention de “prendre des mesures radicales dans le domaine de l’information”. Rached Ghannouchi, président d’Ennahda, majoritaire à l’Assemblée constituante, s’est interrogé dans une récente interview “pourquoi les régimes démocratiques maintiendraient-ils des médias officiels ?” avant d’accuser ces mêmes médias de “comploter contre la volonté du peuple“.

L’Inric rappelle que les médias de service public participent “grâce à leur indépendance et à leur neutralité à l’égard de tous les centres de pouvoir” au jeu démocratique consistant “à développer la conscience du citoyen”.

De son côté, Anonymous n’a pas l’intention de faire marche arrière sur la question du contrôle du web par le Gouvernement :

Ce peuple qui a dit non a Ben Ali , ce peuple qui a créé le Printemps Arabe, ce peuple qui a pleuré le jour où l’on a touché à son drapeau, n’acceptera plus jamais la soumission.

]]>
http://owni.fr/2012/04/25/anonymous-promet-la-revolution-404/feed/ 6
Les Anonymous dévoilent Ennahdha http://owni.fr/2012/04/17/les-anonymous-devoilent-ennahda/ http://owni.fr/2012/04/17/les-anonymous-devoilent-ennahda/#comments Tue, 17 Apr 2012 10:53:05 +0000 Rodolphe Baron http://owni.fr/?p=106286 OWNI s'est entretenu, ont installé sur des serveurs plus de 3 000 mails de dirigeants du parti islamiste tunisien Ennahda, actuellement au pouvoir. Dont certains se révèlent embarrassants pour le gouvernement. Un email dévoilé hier envisageait des manoeuvres en vue d'intégrer la charia au droit tunisien, en dépit des déclarations officielles. D'autres évoquent des opérations financières douteuses.]]>

Depuis le début du mois d’avril, des milliers d’emails de dirigeants du parti Ennahdha, au pouvoir en Tunisie, sont piratés et diffusés par les Anonymous. Hier, une nouvelle vague de fuites contenait des documents potentiellement embarrassants pour les dirigeants d’Ennahdha. Ces courriels proviennent du ministre de la l’Agriculture, Mohamed ben Salem.

On peut y lire en particulier un procès-verbal du bureau exécutif d’Ennahdha daté du 19 mars dernier (en arabe). Le document indique que les membres du bureau ont évoqué l’idée d’une opération de déstabilisation contre les institutions internationales qui participent au soutien financier de la Tunisie – soit le FMI, l’Union européenne et la BCE – avant de se rétracter.

Lors de cette même réunion, il a également été question de trouver des solutions pour intégrer des éléments de charia dans le droit tunisien. Même si publiquement le parti Ennahdha revendique la culture musulmane mais se défend de vouloir faire appliquer la charia.

Cette découverte en accompagne des dizaines d’autres. Jusqu’ici, 3 500 documents appartenant notamment au Premier ministre Hamadi Jebali ont été mis en ligne sur des serveurs des Anonymous. Dans ces listes de courriels, il est aussi question de fraudes électorales, de censure ou d’opérations financières.

Ennahdha, majoritaire à l’assemblée constituante, et le gouvernement démentent mordicus la véracité d’une partie des documents. De son coté Anonymous, assure de leur authenticité et promet de nouvelles révélations sur les coulisses du pouvoir de ces deux dernières années.

En octobre 2011, neuf mois après le départ de Ben Ali, qui profite désormais de sa retraite de dictateur dans une salle de sport en Arabie Saoudite, les premières élections libres ont eu lieu en Tunisie. Celles-ci ont pour but la création d’une Assemblée constituante qui devra rédiger la prochaine loi fondamentale du pays. Après décompte, les membres du parti islamiste Ennahdha  sortent très largement vainqueurs du scrutin et raflent 89 sièges sur les 217 que compte la nouvelle Assemblée.

Cependant, un courriel provenant de la boîte mail du Premier ministre, Hamadi Jebali, évoque l’existence de possibles fraudes électorales. Selon le document, les Tunisiens de l’étranger auraient pu voter deux fois. Une première fois dans leur pays de résidence et une seconde fois en Tunisie.

Un rapport de l’organisme supervisant l’élection aurait même été déposé pour annuler les votes du bureau de Bruxelles Nord pour cause d’irrégularités.

Un second document interpelle également sur les règles du scrutin. Selon ce tableau statistique, le nombre de sièges attribués par région ne serait pas conditionné au nombre d’habitants y résidant mais à sa superficie totale.

La légitimité de la première force politique du pays est, potentiellement, sujette à caution si les documents s’avéraient authentiques. D’autant que le nouveau gouvernement ne semble pas avoir souhaité partager le pouvoir. C’est tout du moins ce qu’explique un des membres d’Anonymous Tunisia avec lequel OWNI s’est entretenu :

Nous avons attaqué Hamadi Jebali parce qu’il est le symbole d’un gouvernement qui fait marche arrière sur les libertés, pas parce qu’il fait parti d’Ennahdha. Le gouvernement est responsable d’actes d’agressions commis contre des manifestants chômeurs et du lancement d’une cellule de sécurité pour censurer et contrôler Internet. Le fait d’être élu par le peuple n’est pas une raison pour s’en prendre à nos libertés.

D’ailleurs, dans les mails publiés, un document atteste de l’exclusivité du pouvoir voulue par des responsables du parti islamiste. Celui-ci évoquait la possible suppression par la télévision nationale du terme “transitoire” pour qualifier le gouvernement en place.

Majoritaire à l’Assemblée constituante, Ennahdha a officiellement envisagé jusqu’à la fin mars, d’intégrer la loi islamique dans la nouvelle constitution du pays.  Ennahdha, encore, discutait en interne de la nécessité de garantir la non-indépendance de la Banque centrale tunisienne et déplorait dans un autre documentla pression européenne et française pour accélérer le processus démocratique”.

Mais la ligne politique adoptée par le gouvernement transitoire n’est pas l’unique élément abordé dans ces courriels. Des affaires financières, plus troubles, semblent y apparaître. Comme ce courrier envoyé sur la boîte mail du parti Ennahdha et contenant les coordonnées bancaires de Kamal Ben Amara, un élu Ennahdha à l’Assemblée constituante, titulaire d’un compte à la Qatar international islamic bank. Avant de s’engager en politique il aurait travaillé chez Qatar Petroleum, la compagnie pétrolières nationale du riche État du Qatar, comme le montre un ancien répertoire du groupe. Et dans l’actuel gouvernement ben Amara a été nommé vice-président à la Commission de l’énergie.

À ce titre, il fait partie des membres du gouvernement habilités à négocier, entre autres, les investissements dans la raffinerie de Skhira, la plus grande de Tunisie, avec une production estimée à 120 000 barils par jour.  Coût de construction : 1,4 milliard d’euros. Un appel d’offres remporté par Qatar Petroleum qui pourra l’exploiter en partie pour les deux décennies à venir.

En outre, dans les coordonnées bancaires envoyées par mail à Ennahdha, figure un “Swift Code” utilisé pour les virements internationaux. Le problème étant de savoir dans quel sens les virements bancaires ont été effectués. De Kamal Ben Amara vers Ennahda ou du parti vers Ben Amara, pour les besoins de sa campagne électorale par exemple.

Devant les nombreuses interrogations que posent ces documents, aussi bien dans leurs contenus que sur leur authenticité, Anonymous invite les internautes qui le peuvent à vérifier sans tarder:

Les emails comme les SMS et les moyens de communication électroniques sont devenus des pièces justificatives devant les tribunaux. Les en-têtes des emails confirment les sources et les trajets des courriels via leur identifiant unique. S’ils étaient falsifiés, tout le monde le remarquerait et surtout les spécialistes en informatique. J’invite tous ceux qui doutent à vérifier.

Début avril, le gouvernement tunisien a annoncé qu’il maintenait en activité l’Agence tunisienne d’Internet pour lutter contre la cybercriminalité. Sous la dictature, l’agence gérait la censure sur Internet pour le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), l’ancien parti de Ben Ali. Dans le principe de “sécurisation du web”, Anonymous voit un retour masqué de la censure. Incompatible, selon le collectif, avec la garantie des libertés individuelles :

Ceux qui gèrent le pays sont ceux qui doivent assumer. Mais si le Gouvernement change de ligne de conduite, surtout concernant la censure du net, Anonymous fera un pas en arrière.
]]>
http://owni.fr/2012/04/17/les-anonymous-devoilent-ennahda/feed/ 24
Internet russe : vrai filtrage, fausse liberté http://owni.fr/2011/05/12/internet-russe-vrai-filtrage-fausse-liberte/ http://owni.fr/2011/05/12/internet-russe-vrai-filtrage-fausse-liberte/#comments Thu, 12 May 2011 11:23:27 +0000 Marina Livinovitch (trad. Noele Belluard-Blondel) http://owni.fr/?p=62359 Le 18 avril 2011, l’organisation américaine à but non lucratif Freedom House a publié un rapport sur la liberté d’Internet dans le monde. Le rapport “Freedom on the Net 2011” (Liberté du Net 2011) analyse la liberté d’accès à Internet en 2009-2010 dans 37 pays [en anglais comme tous les liens, sauf mention contraire].

Dans le rapport (rédigé par Alexey Sidorenko de Global Voices et rédacteur en chef de RuNet Echo), la Russie est classée parmi les pays qui n’ont qu’une « liberté partielle » d’accès à Internet. Comparée au précédent rapport de l’organisation, publié en 2009, la position de la Russie dans les classements a chuté.

Parmi les voisins de la Russie sur la liste des pays « partiellement libres » se trouvent le Rwanda, le Zimbabwe et l’Égypte. Parmi les républiques de l’ancienne URSS, les experts de Freedom House ont identifié comme pays « partiellement libres », en plus de la Russie, la Georgie, l’Azerbaïjan et le Kazakhstan. La Biélorussie apparaît sur la liste des « pays non libres » tandis que l’Estonie se trouve sur la liste des « pays libres » – en fait, l’Estonie est dans les classements en tête de tous les pays mentionnés dans le rapport. Les autres anciens voisins soviétiques de la Russie sont absents des classements.

À la traîne sur la liste de Freedom House se trouvent Cuba, la Birmanie et l’Iran, où les experts ont enregistré la pire situation quant à la liberté d’Internet.

On ne peut discuter des faits listés dans le rapport relativement à la Russie. Des questions surgissent tout de même sur leurs analyses et leur interprétation.

Première question importante : Quels aspects de ce classement émanent vraiment des autorités ou des structures étatiques ? Quelle est la part exacte des autorités russes dans l’« absence de liberté d’Internet ». Après tout, il est communément accepté que la restriction de liberté est envisagée en fonction de son utilité aux politiques des autorités et au fonctionnement de la législation.

Si nous regardons soigneusement la liste, nous pouvons voir deux types évidents d’actions émanant des structures étatiques :

“Des E-Centres” pour poursuivre les extrémistes

1. Les activités des agences d’application de la loi et des unités de lutte contre l’extrémisme (dénommées les “E-Centres”), lesquelles en fait ciblent les poursuites contre les blogueurs (mais pas seulement) ayant exprimé leurs opinions sur Internet. Très souvent, des procès sont faits d’après l’Article 282 du Code Pénal ; en particulier d’après la Partie 1, laquelle inclut des amendes pour :

les activités qui sont menées de manière publique ou via les médias et visent à l’incitation à la haine ou à l’hostilité ou au dénigrement d’une personne ou d’un groupe de personnes pour des raisons de sexe, de race, de nationalité, de langue, d’origine, de tendances religieuses ou d’appartenance à un groupe social particulier.

L’auteur de cet article a expliqué plus d’une fois comment ce mécanisme fonctionne. Les E-Centres sont des unités opérationnelles du Ministère des Affaires intérieures (MIA) dans chaque région russe. Ils exercent les fonctions du MIA dans le domaine du contre-extrémisme. Ces unités ont un plan directif pour la lutte contre l’extrémisme : un certain nombre de citoyens doivent être pendant une période de temps donné tenus responsables de l’activité extrémiste.

Où les E-Centres cherchent-ils des extrémistes ? Repérer ceux qui sont en train d’ourdir « la formation d’organisations extrémistes » ou toute autre sorte d’activités extrémistes est difficile : parce que vous avez besoin d’informateurs pour mener une surveillance de qualité sur une longue période et pour collecter informations et preuves. C’est difficile. Il est plus facile de trouver des « extrémistes » sur Internet tout en étant assis devant un ordinateur dans son bureau, en lisant des blogs et des forums et en cherchant les opinions acerbes et critiques émises par certains sur les autorités, un groupe social, etc…

C’est un travail peinard : on trouve une déclaration et, si l’auteur est quelque peu identifié, on s’oriente vers le fournisseur d’accès Internet pour découvrir de quel ordinateur le message a été envoyé. Et c’est tout. Un extrémiste est extirpé, la tâche est exécutée, la question close, les patrons contents, un rapport sur « la lutte contre l’extrémisme » est envoyé à Moscou, et la note de ses fantassins continue d’être payée sur le budget de l’État.

Voilà précisément pourquoi la cyber-communauté russe et les militants des Droits de l’Homme doivent se battre pour l’abolition de l’Article 282 du Code Pénal de la Fédération russe. Comme le démontrent les pratiques relatives à l’application de la loi, n’importe qui peut tomber dans la catégorie des « extrémistes » : les blogueurs, les utilisateurs d’Internet, les écrivains, les militants associatifs, les personnalités religieuses, qui vous voulez, pourvu que cela justifie l’existence des E-Centres, lesquels, d’ailleurs, étaient auparavant les « Unités de lutte contre le crime organisé » et ont conservé leurs habitudes d’organiser des réunions sur les quotas. Il est aussi nécessaire, pense l’auteur, que les Centres de Lutte contre l’Extrémisme ferment, puisqu’ils sont impliqués dans des activités qui vont au-delà de leurs attributions : en réalité, ils poursuivent la libre expression des opinions, qu’elles soient politiques ou religieuses.

En ce qui concerne la poursuite des blogueurs, la vraie raison derrière cela n’est souvent pas la déclaration d’une personne donnée sur un blog ou sur Internet, mais bien plutôt ses autres activités (sociales, politiques ou commerciales). L’expression d’une opinion sur Internet sert seulement de prétexte commode à l’amorce de pressions ou de poursuites.

Bloquer les ressources Internet

2. La deuxième action qui émane de l’État et dirigée « contre Internet » implique le système judiciaire, lequel, à l’instigation du bureau du procureur public, peut décider de bloquer les ressources Internet. Et en effet, le tribunal de la ville de Komsomolsk-na-Amur a pris la décision judiciaire complètement illogique de fermer l’accès des utilisateurs à YouTube au motif que le site abritait de prétendus contenus extrémistes. Plus tard, la Cour d’appel a fait annuler cette décision, ayant identifié les pages précises sur le site pour lesquelles l’accès devait être bloqué par les fournisseurs d’accès Internet. Le cyber-militant russe bien connu, Anton Nosik, a ensuite écrit sur son blog [en russe] :

Le verdict du tribunal de par son niveau primaire est typique de toutes les procédures judiciaires du pays relativement à Internet. « Ces incidents ne sont », d’après Nosik, « en somme, qu’un amusant épisode judiciaire lequel n’a pas de conséquence concrète pour des dizaines de millions d’utilisateurs d’ Internet en Russie.»

Le nombre des décisions prises par ignorance par les tribunaux russes est bien connu de tous, et cela ne concerne pas qu’Internet. C’est un domaine que la majorités des juges et des procureurs ne comprennent pas ; ils ont tendance à confondre les sites entretenus par leurs propriétaires avec les services ou les sites fondés sur un contenu généré par les utilisateurs.

Cette ignorance concernant les réalités d’Internet, toutefois, n’est pas spécifique aux seuls juges et procureurs en exercice. Il n’y a pas longtemps, un homme d’affaires a demandé à un ami qui était le « rédacteur en chef de Twitter » et s’il était possible de le rencontrer. L’ignorance générale des gens quant aux réalités d’Internet conduit à de tels épisodes.

La conclusion ici est simple : un mouvement qui concentrerait ses efforts afin que cette lacune en terme de connaissances soit palliée est requis, et ce, afin que les décisions relatives à la « fermeture de YouTube » provoquent non seulement l’indignation des utilisateurs mais aussi le rire franc de la cyber-communauté ne croyant pas qu’une réelle fermeture de YouTube pourrait survenir.

Un contrôle non traçable

Quant aux faits restants contenus dans le rapport de Freedom House , ils ne témoignent d’aucune relation quelconque avec l’ État ou les actions des autorités – pas même indirectement. On ne peut établir de lien entre les attaques DDoS (par déni de service distribué) – lesquelles ont ces derniers temps menacé LiveJournal.com et le site Novaya Gazeta – et l’Etat [en français] car elles peuvent résulter soit d’ordres commerciaux soit des activités illégales de certains individus. Idem pour le piratage de certains sites par cette « satanée Brigade ».

L’activité dans blogosphère par les “organisations de jeunesse pro-Kremlin” est un fait plus positif que négatif, reflétant une réelle liberté d’expression des forces politiques de tous bords. Il y a preuve d’une activité tant libérale que nationaliste dans la blogosphère : on y voit les partisans et les opposants de Poutine, ceux de Staline, ceux de Khodorkovsky.

Les moyens de mener les discussions ne sont pas toujours bons il faut l’avouer : attaques de trolls, spams et attaques personnelles. Mais on peut déposer plainte contre n’importe qui, pas seulement contre les « forces pro-Kremlin ». Le fait est qu’en fonction du sujet, des groupes divers se mobilisent de manière différente, de sorte que dans certaines discussions (en effet, celles se rapportant à des sujets tels que Staline, Eltsine, Khodorkovsky, l’Eglise russe orthodoxe et bien d’autres) les groupes mieux mobilisés y participent avec une plus grande agressivité et un plus grand acharnement.

Bien sûr, l’achat de services et de sites qui marchent par des hommes d’affaires proches du Kremlin peut, jusqu’à un certain point, être mis sur le compte de l’« influence étatique. » Mais il me semble qu’ en ces cas précis, nous avons affaire au souhait ordinaire en affaires de la part de ces derniers d’acquérir une entreprise commercialement prospère.

De plus, il est difficile de citer un exemple de propriétaires qui auraient influencé la ligne éditoriale de Lenta.ru ou la politique «éditoriale» de LiveJournal. Les blogs sur LiveJournal sont complètement libres, et lorsque récemment le site a été fermé [en français], cela pouvait être imputable à une attaque DDoS mais aussi à des problèmes techniques non résolus par le service lui-même. Un autre facteur important est une déclaration du Président Medvedev, lequel a attiré l’attention sur les attaques menées contre le service d’hébergement d’un blog connu et les a condamnées. Un président venant à la défense d’un service d’hébergement d’un blog connu est sans précédent ailleurs.

Il est encore utile de rappeler que la position ferme du Kremlin quant à l’initiative du Service de Sécurité fédéral (FSB) d’interdire l’accès à Skype, à Gmail et à Hotmail, au sujet de laquelle j’ai d’ailleurs écrit un précédent article. La vérité est qu’une autre initiative encore du gouvernement russe est apparue quelques jours plus tard: une appel à mener des recherches sur l’expérience étrangère quant à la réglementation de la responsabilité des réseaux Internet. Les recherches devraient analyser la législation des États-Unis, de l’Allemagne, de la France, du Royaume-Uni et du Canada tout autant que celle de la Chine, de la Biélorussie et du Kazakhstan où, comme nous le savons, Internet est bloqué.

Dans l’ensemble, la conclusion de l’auteur quant à la situation d’Internet en Russie, telle qu’elle est décrite dans le rapport “Freedom on the Net 2011/Liberté du Net 2011″ est la suivante: oui, la Russie peut être incluse parmi ces pays ayant un accès Internet «partiellement libre». Dans le même temps, ce manque particulier de liberté n’est pas dû à des politiques délibérées des autorités fédérales. Les autorités ne cherchent pas, du moins présentement, à limiter la liberté d’Internet, et la position de Medvedev sur cette question est assez claire. Seuls l’ Article 282 du Code pénal et les activités des « Centres de lutte contre l’extrémisme » soulèvent une réelle inquiétude.

En dépit de cela, non seulement les utilisateurs d’Internet mais aussi les défenseurs des Droits de l’Homme, les militants politiques, les historiens, les personnalités religieuses et autres « fauteurs de troubles » souffrent de cette situation. Internet n’est ici qu’un prétexte d’accusation. Les juges et les procureurs ignorants sont aussi un problème – non seulement quant à Internet mais parfois quant à la législation en général, une législation qu’eux-mêmes ne comprennent pas ou interprètent très mal. Un autre vrai problème encore que nous rencontrons en Russie c’est la fait que nous ayons affaire à une multitude d’acteurs qui peuvent se livrer à des violences contre les blogueurs et les militants. Cette multitude peut sembler être un instrument intégré de l’État autoritaire mais, si nous y regardons de plus près, elle se révèle être un vecteur résultant des actions de divers agents de sécurité, de bureaucrates et de malfrats.

En conséquence, pour « libérer » Internet et faire remonter la Russie dans les classements de Freedom House, la communauté russe doit s’intéresser à l’Article 282 et entamer une campagne pour qu’il soit abrogé. La cyber-communauté russe en a assurément le pouvoir.

Ce billet est publié par RuNet Echo, un projet de Global Voices destiné à mieux faire connaitre le Web russe en le traduisant. Publié sur Global Voices France.

Ecrit par Marina Litvinovich · Traduit par Noele Belluard-Blondel

Illustration Flickr CC Umberto Lopez et M3Li55@

]]>
http://owni.fr/2011/05/12/internet-russe-vrai-filtrage-fausse-liberte/feed/ 3
Algérie: l’autre pays du Maghreb sur la sellette http://owni.fr/2011/01/17/algerie-lautre-pays-du-maghreb-sur-la-sellette/ http://owni.fr/2011/01/17/algerie-lautre-pays-du-maghreb-sur-la-sellette/#comments Mon, 17 Jan 2011 07:38:33 +0000 Merouane Cherif http://owni.fr/?p=42734

Photo prise le 7 janvier dernir à Alger.

Deux jours après la chute de Ben Ali en Tunisie, les yeux se tournent désormais vers le reste des pays arabes et du Maghreb. La révolution des jasmins peut-elle se propager à d’autres pays qui connaissent les mêmes problèmes ? La semaine dernière en Algérie, de violentes émeutes ont secoué le pays. Pendant cinq jours, la jeunesse est descendue dans la rue pour dénoncer ses mauvaises conditions de vie. Mais contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie, le mouvement n’a pas dépassé le stade des émeutes de jeunes. La société civile et les partis d’opposition, que le gouvernement a tout fait pour casser et pour les priver de tous les moyens de lui nuire, n’ont pas rejoint le mouvement. Et le calme est revenu sans apporter le changement politique rêvé par beaucoup d’Algériens.

Contre les violences, la tactique de la marginalisation

Petit retour en arrière. Mercredi 5 janvier, des violences éclatent dans la soirée dans le quartier populaire de Bab el Oued à Alger. Des jeunes manifestent contre la flambée des prix de certains produits de base comme le sucre et l’huile qui touche le pays depuis le début de l’année 2001. Un peu plus tôt dans la journée, ce sont plusieurs quartiers d’Oran, la deuxième ville du pays, qui se sont embrasés. Dès le lendemain les émeutes gagnent en intensité et se propagent à une dizaine d’autres villes du pays. Partout le même scenario. Des centaines de jeunes descendent dans les rues et se confrontent violemment à la police et aux forces anti-émeutes qui tentent de maintenir l’ordre. Ils lancent des pierres et s’attaquent aux bâtiments des services publics, aux administrations, mais aussi à certains commerces, notamment ceux qui leur renvoient l’injustice qu’ils vivent au quotidien. Des concessionnaires automobiles et un restaurant à la mode sont saccagés. Ces violences vont durer cinq jours.

Pour éviter la propagation à d’autres franges de la société, les autorités algériennes tentent de marginaliser le mouvement. D’abord en gardant le silence. Ni le Président de la République, Abdelaziz Bouteflika, ni le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, ne s’expriment, renforçant par là même le sentiment de divorce avec la population. Le ministre de la Jeunesse, Hachemi Djiar, dénonce lui l’action des jeunes en affirmant que la violence « n’a jamais donné des résultats, ni en Algérie ni ailleurs », et les appelle à « dialoguer de façon pacifique et civilisée, loin des actes de vandalisme qui ne mènent nulle part ». Sur le terrain les policiers reçoivent la consigne de limiter au maximum l’affrontement direct et de ne pas faire de blessés parmi les manifestants. Ils utilisent des gaz lacrymogènes et des balles à blanc. Mais deux jeunes sont tués. L’un touché par un tir à balle réelle et l’autre mortellement blessé après avoir reçu une grenade lacrymogène au visage. Au total, mille personnes seront arrêtées, et huit cents blessées dont sept cents parmi les forces de l’ordre selon les chiffres officiels.

Une même revendication : plus de liberté

Les médias publics taisent pendant trois jours ce qui se passe dans le pays. Quand la télévision et la radio d’État évoquent pour la première fois les violences, c’est pour donner la parole aux habitants qui se plaignent des dégâts causés par les manifestants. Mais la presse privée et surtout Internet relaient le mouvement. Sur les réseaux sociaux, les images des émeutes circulent presque instantanément. Des dizaines de « groupes » et de « forums » sont créés, malgré les difficultés que connaissent les internautes pour se connecter. Pendant plusieurs jours, Facebook et Twitter seront ainsi quasi inaccessibles. Une censure qui accroit la solidarité entre Algériens et Tunisiens, qui se battent finalement pour la même chose : plus de liberté. Car aux mots d’ordre initiaux sur la cherté de la vie, ont succédé des revendications plus profondes sur les conditions de vie d’une jeunesse sans espoir ni perspectives d’avenir. « Ces populations expriment des préoccupations non seulement d’ordre social, mais aussi d’ordre économique, culturel, cultuel (…) Aujourd’hui, ce mouvement contestataire multiforme, qui a tendance à se radicaliser et à être de plus en plus violent, se propage dans d’autres régions du pays et touche les petites villes et les localités notamment de l’extrême sud, connues pourtant pour leur calme imperturbable », analyse le sociologue Nacer Djabi.

Face à cette détresse, le gouvernement ne propose que des mesures économiques et strictement conjoncturelles : des exonérations de charges pour faire baisser les prix de l’huile et du sucre. Pour les Algériens c’est un nouveau scandale. Pour beaucoup, les importateurs et les grossistes, qui ont construit leur richesse par la corruption et le détournement de la manne pétrolière, renforcent encore un peu plus leur position dans un pays qui importe la grande majorité des biens qu’il consomme. D’ailleurs, certains les accusent d’avoir sciemment déclenché ces « émeutes de la faim » pour mettre en difficulté les autorités qui tentent en ce moment de reprendre la main sur le commerce informel qui gangrène l’économie du pays.

Dans le fond, rien n’est réglé

Aujourd’hui, le calme est revenu dans le pays mais dans le fond rien n’est réglé. L’émeute semble être devenue le seul moyen d’expression et de rébellion d’une population ignorée de ses dirigeants. Le pays a d’ailleurs connu d’autres mouvements de protestation ces derniers mois, pour réclamer des logements, la construction de routes, etc. À chaque fois, ces mouvements s’éteignent aussi vite qu’ils ont commencé. Difficile alors de croire à un changement imminent. L’opposition a pourtant décidé ces derniers jours de prendre le relai sur le terrain, sans doute piquée au vif par la réussite de la protestation chez le voisin tunisien, souvent moqué de ce côté de la frontière. Mais la situation en Algérie est différente de celle de la Tunisie et la mobilisation est difficile. La population qui a vécu plus de dix ans de terrorisme craint toujours un retour à la violence et une récupération d’un éventuel mouvement par les islamistes. Le Rassemblement pour la culture et la démocratie, parti laïc dirigé par l’opposant Saïd Sadi, appelle tout de même à une marche samedi prochain à Alger. Une marche que le pouvoir algérien a d’ores et déjà interdite.

Images CC Flickr magharebia et amekinfo

]]>
http://owni.fr/2011/01/17/algerie-lautre-pays-du-maghreb-sur-la-sellette/feed/ 11
Les cyber-activistes arabes face à la liberté sur Internet made in USA (2) http://owni.fr/2011/01/14/les-cyber-activistes-arabes-face-a-la-liberte-sur-internet-made-in-usa-2/ http://owni.fr/2011/01/14/les-cyber-activistes-arabes-face-a-la-liberte-sur-internet-made-in-usa-2/#comments Fri, 14 Jan 2011 20:09:29 +0000 Sami Ben Gharbia http://owni.fr/?p=42433

Les liens sont en anglais, sauf indication contraire entre crochets.

1. La politique américaine de liberté d’Internet n’est pas crédible. Pourquoi ?


Au cours d’une conversation lors du sommet de Global Voices sur le thème “Internet et Libertés”, menée par Ethan Zuckerman et Rebecca MacKinnon, Ethan m’a demandé « s’il y avait à mon avis une quelconque manière pour que le gouvernement américain puisse avoir une influence bénéfique sur l’espace de liberté de l’Internet » et ma réponse a été : « Non. Je préfère qu’ils restent hors champ. » Ma réponse est entraînée par trois considérations importantes. Comme je l’ai dit, je ne vois pas la nouvelle politique de la liberté de l’Internet comme indépendante de la plus large et bien plus ancienne politique étrangère américaine, qui a été fondée sur des considérations pratiques plutôt que sur de considérations éthiques et morales telles que le soutien aux droits humains. Comme nous le savons tous dans cette partie du monde, au nom d’une realpolitik à court terme, Les USA apportent leur soutien à toutes sortes de dictatures au détriment des mouvements et aspirations démocratiques et réformistes.

La longue tradition des États-Unis et de l’Occident de soutien à ces régimes vient de la crainte qu’une réforme démocratique de quelque genre que ce soit dans le monde arabe déboucherait sur des régimes encore pires que ceux en place, lesquels fournissent un certain niveau de «stabilité» et garantissent les intérêts américains et occidentaux. Beaucoup de dictateurs arabes, qui ont dirigé des régimes arabes soi-disant « modérés » depuis des décennies, pratiquement sans opposition, et parmi eux quelques autocrates vieillissants qui orchestrent désormais une succession «constitutionnelle» leur permettant de maintenir leur domination absolue, sont considérés comme des alliés, et bénéficient donc d’un soutien financier et moral des États-Unis et des gouvernements occidentaux en dépit de leurs scores horribles dans le domaine des droits humains.

Soutien sélectif et incohérent

Cette même politique étrangère hypocrite se manifeste visiblement par le soutien sélectif et incohérent et l’attention que le gouvernement américain, les entreprises d’Internet, les médias traditionnels et citoyens de l’Occident, et, malheureusement, une partie importante des militants de la liberté d’expression, des centres de recherche, et des fournisseurs d’outils de contournement, porte à l’initiative de la liberté de l’Internet. L’accent est mis fortement sur le contrôle de l’Internet dans les pays posant de sérieux défis géostratégiques à l’Occident, avec une préférence pour l’Iran et la Chine et en oubliant les États alliés ou “dictatures amies”, qui entretiennent des liens étroits avec l’Occident, tels que l’Égypte, l’Arabie saoudite et les États du Golfe.

Comme l’a dit avec éloquence le journaliste Rami Khoury dans sa tribune du New York TimesLorsque les Arabes tweetent“ :

On ne peut pas prendre au sérieux les États-Unis ou tout autre gouvernement occidental qui finance l’activisme politique de jeunes Arabes alors qu’ils fournissent simultanément des fonds et des armes qui aident à consolider le pouvoir des gouvernements arabes, ceux-là mêmes que ciblent les jeunes activistes qui veulent le changement.”

Même si je ne partage pas la plupart des conclusions de Khoury sur le bilan du cyber-activisme dans le monde arabe – un domaine que j’ai suivi de très près ces dix dernières années – je suis d’accord avec l’argument cité ci-dessus : les États-Unis ne peuvent pas être considérés comme crédibles dans leur nouvelle croisade pour la liberté de l’Internet tant qu’ils conservent la même politique étrangère qui est, aux yeux de nombreux spécialistes des affaires arabes et des militants, hypocrite et anti-démocratique.

L’éminent blogueur égyptien et cyber-activiste Alla Abd El Fattah [arabe et en] fait une remarque similaire. Alaa m’a dit dans une interview pour cet article :

Pour la plupart des Égyptiens, le soutien présumé au cyber-activisme fourni par le gouvernement, les entreprises et structures non-lucratives US est, au mieux, inapproprié. Pour commencer, l’intérêt et l’engouement pour ce qui se passe dans le Sud [du monde, NdE] est très sélectif. Par exemple, les dizaines de milliers de travailleurs égyptiens organisant des grèves d’usine et posant le plus grand défi pour le régime de Moubarak à l’heure actuelle sont totalement ignorés par les médias et les décideurs. Il n’est pas question ici de slacktivisme [cyber-activisme consistant à se donner bonne conscience, sans conséquences pratiques, NdE]. Ces ouvriers utilisent les blogs, Facebook, les SMS et YouTube pour organiser, mobiliser, et faire connaître leurs actions et leurs revendications. Le cyber-activisme fait partie intégrante du quotidien de leur mouvement. Et même lorsque le Département d’État note l’existence d’un activisme, son intérêt et son «soutien» peuvent faire plus de mal que de bien. Tu vois, on remarque combien les États-Unis soutiennent les régimes «modérés» qui prennent plaisir à nous torturer. Et obtenir de l’aide du même gars qui finance la police, l’armée, les médias, la propagande d’État et la corruption est tout simplement mauvais pour la crédibilité d’un cyber-activiste (sans parler de ce que la plupart d’entre nous pensent de l’occupation de l’Irak ou du “soutien inconditionnel » des États-Unis à Israël). Si le gouvernement États-Unis est vraiment intéressé par la démocratie dans le monde arabe, il devrait cesser d’envoyer des aides aux dictatures, et juste dégager.

De Thaïlande, CJ Hinke, fondateur de l’un des groupes anti-censure les plus actifs depuis 2006, la Liberté contre la censure en Thaïlande (FACT) [en et thaï], tire les mêmes conclusions dans un échange de courriels avec moi :

“Le gouvernement américain a manifesté un intérêt de pure forme pour la liberté sur Internet. Pendant qu’ils blablatent, je ne suis pas sûr qu’ils passent aux actes. Passer aux actes va bien au-delà de l’allocation simple de millions pour des activités soi-disant « anti-censure ». En Thaïlande, toutes les ONG sont financées par l’étranger et, dans une certaine mesure, se financer par de l’argent d’États d’où qu’ils viennes peut porter atteinte à la crédibilité et l’autonomie. D’autre part, les États-Unis financent un grand nombre de voix très importantes, comme Reporters sans frontières. Il n’y a presque pas d’intérêt à financer les efforts thaïlandais en faveur de la liberté d’expression parce que, contrairement à l’Iran ou la Chine, la Thaïlande n’est pas considérée comme un important censeur, bien que 210.000 sites ont été censurés pendant les six mois de loi martiale.

Nasser Weddady, de la Mauritanie, responsable de la promotion des droits civils à HAMSA AIC, a aussi blogué sur les problèmes posés par le financement étranger du cyber-activisme arabe (voir aussi le post de Jillian York) et a organisé un atelier à ce sujet au cours de notre Réunion des Blogueurs Arabes de 2009 à Beyrouth. Nasser affirme dans une interview pour cet article :

Il y a un énorme manque de crédibilité des États-Unis et d’autres gouvernements occidentaux par rapport à leur politique déclarée de soutien au cyber-activisme dans le monde arabe. Pour le meilleur ou le pire, ces gouvernements croient qu’ils sont sensibles aux besoins des cyber-dissidents arabes, et les dissidents arabes en ont assez de l’impact des financements étrangers sur leur crédibilité dans leur société. Ce n’est pas seulement dû aux thèmes traditionnels du mécontentement vis-à-vis de la politique étrangère de l’Occident, mais aussi parce que dans de nombreux pays arabes, recevoir un financement direct d’un gouvernement étranger peut conduire à une répression conduite par ces mêmes gouvernements qui sont en fait alliés aux États-Unis comme par exemple l’Arabie Saoudite.

Quoi qu’il en soit, il semble que les responsables américains ne sont pas tout à fait conscients de ces préoccupations et griefs. Lors de son discours déjà mentionné sur la liberté de l’Internet, la secrétaire d’État Hillary Clinton a déclaré que « ces technologies sont neutres dans la lutte pour la liberté et le progrès. Ce n’est pas le cas des États-Unis. » Et je pense que nous savons tous que les États-Unis prennent effectivement fait et cause dans notre région en soutenant nos autocrates arabes et nos républiques dynastiques. Nous savons aussi à quel point la déclaration faite par Jared Cohen est incorrecte lorsqu’il dit [vidéo] : « nous n’avons pas une politique de liberté de l’Internet envers un pays ou un autre, nous avons une politique mondiale de la liberté de l’Internet, nous appuyons les efforts visant à contourner la censure politiquement motivée au niveau mondial ».

“Beaucoup de mauvaises pratiques ont commencé aux États-Unis”

Mais ma chère amie et collègue Oiwan Lam, chercheuse et militante pour la liberté d’expression à Hong Kong, a une vue différente de celle présentée par Jared Cohen :

Je pense que le gouvernement américain ne réfléchit pas suffisamment à la liberté sur Internet. En réalité, beaucoup de mauvaises pratiques ont commencé aux États-Unis, comme la surprotection des droits d’auteur, la surveillance des internautes et l’enregistrement obligatoire de l’IP sous prétexte du terrorisme. Dans son discours sur la liberté du Net, Clinton a pointé du doigt la Chine en raison de l’incident de piratage de Google. Il est vrai que la Chine est un État autoritaire, qui applique toutes les mesures pour supprimer toute organisation en ligne et contrôler la liberté d’expression. Toutefois, en la mettant à part, les pays occidentaux montrent leur hypocrisie. De nombreux États démocratiques contrôlent de façon assez rude la liberté d’expression. La Corée du Sud est le premier pays à appliquer l’enregistrement du vrai nom de l’internaute, Singapour poursuit en justice pour diffamation quiconque critique le gouvernement en ligne. Et comme je l’ai dit, le gouvernement américain est également à l’origine de nombreuses pratiques abusives. Comme le gouvernement américain, Google a choisi de pointer la Chine de sa campagne pour la liberté de l’Internet. À mon avis, les principales menaces pesant sur les usagers à l’échelle mondiale sont le copyright, les poursuites pour diffamation, la protection de la vie privée, le nouveau modèle de monopole, le manque de transparence et la responsabilisation des fournisseurs d’accès dans le retrait de contenus mis en ligne par des utilisateurs etc.

2. L’espace de la liberté d’expression en ligne montre déjà sa face hypocrite et l’implication des USA n’améliorera pas les choses. Pourquoi ?

Les cyber-activistes et militants pour la liberté d’expression dans d’autres pays que la Chine et de l’Iran, reçoivent de très mauvais signaux du mouvement mondial pour la liberté d’expression en ligne. L’attention accordée par les gouvernements étrangers, médias, centres de recherche, promoteurs et fournisseurs d’outils de contournement et même par les cyber-activistes pour la liberté d’expression aux pays les plus « sexy » engagés dans le contrôle et la répression de l’Internet, a réduit presque à néant l’attention portée à tous les autres pays.

Ceci ne veut pas dire que les blogueurs et les militants menacés en Iran et la Chine ne méritent pas une telle attention. Chaque blogueur mérite d’être soutenu et toutes les voix réduites au silence doivent être entendues. Le problème réside dans le traitement préférentiel et asymétrique qui entraîne une concentration de la couverture médiatique internationale de la menace posée à la liberté d’expression en ligne sur deux cas majeurs, l’Iran et la Chine. Ce qui pose la question de savoir pourquoi l’Iran et la Chine sont une priorité plus élevée pour plusieurs acteurs majeurs que, disons, l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Vietnam et bien d’autres régimes répressifs ?

Pour les blogueurs et les militants en danger, vivant sous des régimes arabes soutenus par les États-Unis, cette question est plus que légitime. Mais aux oreilles de la « foule du DC orientée sur la politique», le simple fait que nous posions cette question sonnerait comme une énième théorie de la conspiration émanant d’ un autre sceptique « angry Arab » [Arabe en colère, allusion au célèbre blog du Professeur As’ad Abukhalil, NdE].

Des États plus ou moins sexy

En réponse à mes inquiétudes concernant l’agenda de la liberté de l’Internet des États-Unis, qui se concentre sur des États « sexy » comme la Chine et l’Iran tout en ignorant la répression en ligne qui a lieu en Tunisie, en Syrie, au Vietnam et dans beaucoup d’autres pays moins sexy, Bob Boorstin, directeur de la communication à Google et ancien fonctionnaire du gouvernement américain, a qualifié mes préoccupations de « paranoïaques », tout en reconnaissant que les États-Unis « accordent plus d’attention aux pays dotés d’armes nucléaires qu’à ceux qui n’en ont pas ».

Ainsi, quand Bob Boorstin souligne l’importance des «armes nucléaires» pour expliquer pourquoi les USA concentrent leur politique de la liberté de l’Internet sur certains pays plutôt que sur d’autres, nous savons tous de quel pays il parle et pourquoi. Nous ne savons en revanche pas quel est le rapport que cela a avoir avec notre sujet central (la liberté d’internet) que Google défend actuellement de façon agressive ? Ce genre de déclaration d’un administrateur de Google ne fait que confirmer le fait qu’il ne s’agit pas de la liberté de l’Internet, mais d’une nouvelle bataille géostratégique, dans laquelle le thème de la liberté d’expression en ligne est détourné dans le but d’appuyer les intérêts stratégiques américains.

1. La liberté en ligne pour tous ? Pas vraiment !

Dans un article publié sur Global Voices en avril 2007, j’ai soulevé la question de savoir pourquoi certains blogueurs et cyber-activistes emprisonnés et persécutés étaient en train de gagner la sympathie des médias occidentaux, tandis que d’autres ont des difficultés à attirer leur attention. Depuis cette date, je ne pense pas qu’il y ait eu des améliorations dans cette situation, due à ce que certains qualifient de deux poids deux mesures, pour ce qui est de la défense des blogueurs et des cyber-activistes. Bien que nous ayons travaillé dur à Global Voices Advocacy (Groupe de plaidoyer de Global Voices) sur notre projet collaboratif de cartographie pour construire une base de données sur les Voix Menacées (qui soit dit en passant ne prétend pas être exhaustive ni répertorier tous les blogueurs menacés), nous assistons encore à la même inébranlable “compassion sélective” réservée à certains blogueurs dans certains pays, beaucoup plus attractifs dans les médias que la grande majorité des voix réprimées. L’exemple le plus récent de black-out autour de la répression des libertés, avec l’arrestation à Bahreïn de l’un des blogueurs et cyber-activistes les plus inspirants, Ali Abdulemam, est là pour nous rappeler quel type de politique américaine est réservé aux cybera-ctivistes libéraux arabes dans le cadre de son appui au régime de Bahreïn, qui accueille la Vème Flotte de l’US Navy. Pour l’instant, l’administration Obama est très occupée avec le plus grand contrat d’armement avec l’Arabie saoudite voisine. Un accord de 60 milliards de dollars rendra presque impossible pour les États-Unis d’exprimer LEUR soutien à l’activiste, au moment où l’Arabie Saoudite et les autres États membres du Conseil de coopération du Golfe soutiennent Bahreïn dans sa répression de l’opposition.

Il suffit de regarder le nombre d’éditoriaux dans les médias américains et occidentaux traitant de la répression contre les blogueurs iraniens et chinois et de les comparer avec l’absence ou la sous-couverture réservée aux blogueurs et cyber-activistes arabes de pays alliés. En outre, le nombre de bourses qui ont été octroyées aux cyber-activistes et blogueurs iraniens, depuis les élections contestées de 2009 est étonnamment élevé. En mars 2010, à l’occasion de la Journée mondiale de la censure sur internet de Reporters Sans Frontières, le vice-président de Google, David Drummond, qui avait soutenu le “prix Netizen” de Reporters sans frontières, a déclaré lors de la cérémonie de remise du prix attribué au blog de défense du droit des femmes, we-change.org, que l’Iran et la Chine présentent “le risque le plus systémique et le risque le plus immédiat pour les personnes” en réprimant la dissidence en ligne.

Et même si la Chine et l’Iran sont véritablement indexés sur notre plateforme des Voix Menacées, il est également clair que la région la plus répressive est celle du monde arabe, enregistrant 41% des cas de menaces envers les blogueurs et cyberactivistes. Ironiquement, la plupart des arrestations pour raisons politiques de blogueurs et de cyber-activistes ont lieu dans les pays arabes alliés aux USA.

Sur les 253 blogueurs en danger recensés par Global Voices en août 2010, 103 étaient arabes.

Nasser Weddady, qui a été impliqué dans de nombreuses campagnes pour libérer les blogueurs persécutés dans le monde arabe, a commenté ainsi ce point :

Les activistes arabes utilisent des outils d’Internet afin d’exiger des réformes démocratiques dans leurs sociétés depuis au moins 5 ans. Cela a conduit de nombreux blogueurs, cyber-activistes ou journalistes à être torturés ou envoyés en prison par leurs gouvernements. Il est absurde de s’attendre à ce que les activistes arabes aient confiance dans le financement ou les motivations de l’Occident (États-Unis ou autres) lorsque les gouvernements occidentaux sont trop souvent silencieux quand ils (les activistes) sont persécutés par leurs gouvernements.”

2. Le marché idéologique de la technologie de contournement et le battage qui est fait autour.

Pour beaucoup, dont l’administration Obama, les protestations suite à l’élection présidentielle de 2009 en Iran, constituent le premier évènement de magnitude élevée à démontrer l’utilité de la technologie face à la répression et à la censure politique. Cela a été clairement reflété dans le discours de Clinton sur la liberté de l’Internet dans lequel elle fait l’honneur à l’Iran de le mentionner sept fois. L’avalanche et le battage médiatiques qui ont eu lieu lors des manifestations post-électorales, tout en galvanisant une bonne partie de l’opinion publique occidentale contre la République islamique déjà haïe, a également créé un nouveau contexte dans lequel presque n’importe qui peut mettre sur le marché son “soutien” à la démocratie sous l’égide de la liberté de l’Internet. Alors que les fournisseurs et promoteurs des outils de contournement de la censure établis prostituaient leurs réalisations pour aider les Iraniens à contourner le filtrage d’Internet, de nombreux nouveaux venus revendiquent le même espace, aidé dans cette mission contraire à l’éthique par des journalistes, des politiciens et le silence assourdissant des experts du secteur. Après tout, les efforts contre la censure et l’agrégation de l’analyse en ligne et des données lors d’événements majeurs, comme le cas iranien, sont perçus, du moins par ceux qui possèdent ces données et la conception des outils, comme un puissant levier politique et une source potentielle de bénéfices. « Toute la bataille sur l’Internet se résume à une bataille sur les ressources », a déclaré Shiyu Zhou, fondateur du Consortium Mondial pour la Liberté de l’Internet du Falun Gong, qui est derrière Freegate, outil parmi d’autres de contournement ciblant les internautes chinois « Supposons que nous ayons la capacité de rendre possible pour le président des États-Unis de communiquer quand il le veut avec des centaines de milliers d’Iraniens à un risque nul ou limité ? Cela change le monde», a déclaré Michael Horowitz, un conseiller du Consortium Mondial pour la Liberté de l’Internet. En mai 2010, après des années de campagne de plaidoyer à Washington, le Département d’État a pris la décision de financer le Consortium Mondial pour la Liberté de l’Internet en offrant 1,5 million de dollars au groupe pour fournir un logiciel destiné à contourner la censure sur Internet.

Cette nouvelle a suivi l’apparition de nombreux rapports dans les médias suggérant que Freegate, qui a présenté une version en langue persane, a grandement aidé les internautes iraniens à diffuser et accéder à des informations sur les manifestations post-électorales. Puis vinrent les nouvelles que l’outil tant vanté, selon une couverture médiatique négligée, des liens familiaux, et une récompense importante ont été déterminants pour amener les dissidents iraniens à organiser les manifestations post-élections et de communiquer avec le monde extérieur. Un outil, conçu par un pirate informatique de 26 ans de San Francisco, qui n’avait pas connaissance ou d’intérêt dans les affaires iraniennes jusqu’aux récentes manifestations, semblait avoir réussi à déjouer la machine de la censure de Téhéran.

Tout cela a l’air bel et bon jusqu’à ce que vous commenciez à rechercher les mots-clés “Haystack” (botte de foin) et Centre de Recherche sur la Censure. Vous finirez par arriver sur deux sites web, avec de nombreux liens pour des donations en ligne, mais avec peu ou pas d’information sur l’outil et les chercheurs. Le site du logiciel n’offre pas de lien de téléchargement, pas plus que le site du Centre de Recherche sur la Censure ne fournit aucune recherche sur la censure. Avec la devise “Bonne chance pour trouver cette aiguille”, vous aurez fini la recherche de Haystack, sans avoir eu la chance de trouver celui-ci (lire les commentaires ici). Malgré tout cela, et malgré le fait que personne n’a jamais vérifié la sécurité de l’outil, Austin Heap et son Centre de Recherche sur la Censure ont obtenu du gouvernement usaméricain l’autorisation requise pour exporter leur logiciel anti-filtrage en Iran. « Nous travaillons pour essayer d’aider à la libre circulation de l’information à l’intérieur et hors de l’Iran. Nous avons délivré une licence à une société possédant une technologie qui permettrait à cela de se produire », a déclaré la secrétaire d’Etat américaine Hillary Rodham Clinton en mars 2010.

Arash Kamangir, un blogueur iranien très actif basé au Canada, qui analyse la blogosphère iranienne, a également été curieux d’en savoir plus sur Haystack. Il a demandé [farsi] à de nombreux Iraniens sur Twitter et Facebook s’ils ont utilisé l’outil :

Comment les gens de l’extérieur peuvent-ils aider les personnes coincées dans ces sphères mises hors circuit à devenir actives. Cette question contient une hypothèse implicite : nous, les personnes extérieures, allons respecter les opprimés et leur demander ce dont ils ont besoin. Ensuite, nous allons évaluer nos produits sur la base de ce que ces utilisateurs disent à leur sujet. Avons-nous fait cela ? Je ne suis pas familier avec Access Now, mais j’ai souvent demandé à mes contacts à l’intérieur de l’Iran qui utilisent Twitter et d’autres réseaux sociaux et ils m’ont dit, sans exception, qu’ils n’ont jamais eu de rencontre réussie avec Haystack. Pour moi, cela signifie que Haystack ne fonctionne pas. C’est en fait une conclusion modeste, parce que je ne connais aucun Iranien qui a effectivement été en mesure d’utiliser Haystack. Alors, plutôt que de demander «Est-ce que Haystack fonctionne ? » nous devrions nous demander «Est-ce que Haystack existe ? » Et par là nous voulons dire « exister » comme ‘ce bureau existe’ et non pas comme ‘les fées existent’.

Dans une interview par courriel pour cet article, Amin Sabeti [farsi] un autre blogueur iranien est d’accord avec les remarques d’Arash Kamangir au sujet de Haystack:

Haystack a une très bonne couverture des médias occidentaux comme la BBC (dans ses chaînes anglaise et persane), ou un journal comme The Guardian, mais j’ai interrogé plusieurs personnes vivant à l’intérieur de l’Iran à ce sujet, tous (je veux dire 100%) m’ont répondu qu’ils viennent de lire et avoir des nouvelles de Haystack mais qu’ils ne l’ont jamais utilisé. Je peux conclure que “Haystack” n’est pas un outil, c’ est juste un nom.

Amin est allé plus loin en exprimant son scepticisme quant à la politique américaine concernant la liberté de l’Internet envers l’Iran.

Au cours des manifestations post-élections, les États-Unis et d’autres pays n’ont pas aidé l’Iran. Ils ont simplement utilisé le Mouvement Vert comme de la propagande contre le régime iranien pour leurs propres intérêts. Par exemple, le Congrès américain a adopté une loi pour aider les Iraniens à contourner le filtrage et pour lever certaines sanctions afin de permettre le téléchargement et l’utilisation de leur technologie. Mais à partir d’octobre 2009, nous n’avons vu aucune action et, dans certains cas, comme avec sourceforge.net, les utilisateurs iraniens ne peuvent pas télécharger les logiciels, même ceux en open source. Le peuple iranien ne peut pas participer et poster ses vidéos pour le projet de YouTube «Life In A Day», tout simplement parce qu’ils sont iraniens !

On a beaucoup écrit récemment sur Haystack, qui semble bien être un fiasco. « Nous avons stoppé les essais en cours de Haystack en Iran en attendant un examen de sécurité. Si vous avez une copie du programme test, s’il vous plaît évitez de l’utiliser », affirmait un avis sur le site Haystack au milieu de fortes critiques. Et je viens d’apprendre que le développeur principal de Haystack et les membres du conseil d’administration du Centre de Rercherche sur la Censure, Karim Sajad Pour, Abbas Milani et Gary Sick ont démissionné.

À présent, le battage médiatique se déchaîne autour d’un autre outil de contournement couronné de succès. Appelé Collage, utilisant des techniques de stéganographie [technique pour faire passer inaperçu un message dans un autre message, NdE], il masque les messages controversés dans le contenu généré par l’utilisateur. « Pour autant que nous le sachions, Collage est le premier système anti-censure capable de stocker les messages à l’intérieur du contenu généré par l’utilisateur (par exemple, sur Flickr, YouTube, etc) de telle sorte qu’un censeur peut bloquer / corrompre certains de ces contenus mais les utilisateurs seront toujours en mesure de récupérer leurs messages », dit Sam Burnett, l’un des chercheurs à l’origine du projet. Les chercheurs ne semblent pas être au courant du fait important que la plupart des censeurs ont déjà effectivement interdit l’accès à Flickr et / ou Twitter et / ou YouTube et / ou Facebook. Des pays comme l’Iran, les Émirats Arabes Unis, la Syrie, la Tunisie et la Chine bloquent déjà l’accès à plus d’un de ces sites, si ce n’est pas à eux tous. En outre, si les sites de médias sociaux que cet outil cible ne sont pas encore bloqués, cela donnera quelque part quelques excuses “légitimes” aux censeurs pour les bloquer.

Les deux cercles de la technologie de contournement, l’ancien et le plus récent, partagent avec la classe politique usaméricaine, les médias et les centres de recherche, la même obsession de filtrage d’Internet en Iran et en Chine. Même Tor, le logiciel de sécurité le plus respecté, qui obtient des financements du ministère américain de la Défense et du Département d’État, a rejoint le chœur de la campagne médiatique pour “aider les Iraniens” à accéder à l’Internet et a publié ses premières données sur ce que le réseau Tor observe en Iran: “Mesurer Tor et l’Iran“.

Afin d’avoir une image claire de la disparité au niveau de la couverture du contrôle de l’Internet dans différents pays par trois fournisseurs / promoteurs d’outils de contournement principaux, j’ai recherché dans les calndriers de Twitter, les mots-clés Tor project, Psiphon et Sesawe, afin de déterminer quels pays attirent le plus d’attention publique. J’ai trouvé un modèle tout à fait pertinent :



Bien que Haystack et Freegate soient le genre d’“outils de contournement idéologiques” ciblant ouvertement certains pays, principalement la Chine et l’Iran (comme de nombreuses ONG qui ont été créés en l’Occident depuis les manifestations post-électorales de 2009), il est tout autant clair que d’autres fournisseurs et promoteurs d’outils de contournement, qui prétendent affronter la question du filtrage d’Internet au niveau mondial, portent en réalité leur attention sur à peu près les mêmes pays. Sesawe, qui se présente comme « une alliance mondiale dédiée à apporter les avantages de l’accès non censuré à l’information aux usagers d’ Internet du monde entier », a suivi le modèle de ses homologues en accordant une attention privilégiée à l’Iran et la Chine au mépris de ce qui se passe dans d’autres pays « où Sesawe compte ». Psiphon, récompensé pour sa technologie anti-censure, accorde une grande attention à l’Iran et la Chine aussi sous forme de tweets, et fait la promotion des nœuds proxy Psiphon via Twitter.

Il est évident de dire que nous ne nous attendons pas à voir la même attention ou soutien contre la vague massive de censure qui a récemment enflammé les webs tunisien ou bahreïni. Même l’attaque de hameçonnage (phishing) de masse sur Gmail qui visait les comptes de militants anti-censure et de défenseurs des droits humains tunisiens a eu lieu sans que nos “zélotes” de la liberté de l’Internet sourcillent.

3. L’implication de gouvernements engendre trop de risques pour les cyber-activistes. Pourquoi ?

En somme, il y a beaucoup d’autres raisons d’être sceptiques quant aux perspectives de l’engagement américain en faveur de la liberté de l’Internet dans des régimes autoritaires, qui peut causer des dommages énormes à cette même liberté, et atteindre ainsi des résultats opposés aux objectifs “bien intentionnés” proclamés.

1. Risques pour les militants de base

Je vais commencer ce paragraphe avec deux anecdotes. La première : avant et pendant les manifestations qui ont suivi l’élection controversée de juin 2009 en Iran, deux boursiers du gouvernement américain ont développé un ”programme Iran” visant à former des blogueurs et cyber-activistes iraniens à la sécurité sur Internet, au contournement, au cyber-activisme et au plaidoyer. Au cours de ces deux ateliers, ils ont rassemblé environ 12 jeunes militants de l’intérieur de l’Iran dans une ville européenne et j’ai participé à l’un de ces ateliers comme formateur. Depuis le deuxième atelier qui a eu lieu pendant les manifestations, au moins 3 des 12 ne sont pas retournés à l’Iran pour des raisons de sécurité, l’un a été arrêté en Iran, puis a réussi à s’enfuir en Europe où il / elle est demandeur d’asile. La seconde : un jour avant la manifestation anti-censure en face du ministère tunisien des technologies de communication qui était prévue le 22 mai 2010, pour protester contre la politique de filtrage de l’Internet dans le pays, une blogueuse, journaliste et assistante à l’université de Tunis a été arrêtée et interrogée pendant sept heures. Elle a été interrogée sur ses activités en ligne, ses relations avec les blogueurs et les journalistes tunisiens et de ses voyages à l’étranger. Elle a également été questionnée à propos de sa relation avec l’ambassade américaine à Tunis et a été informée que sa présence à un atelier de trois jours pour les blogueurs d’Afrique du Nord, qui avait eu lieu en février 2010 à Rabat au Maroc et financé par Search for Common Ground (SFCG), une ONG basée à Washington DC, pourrait être perçue comme de l’espionnage et du lobbying pour des agences étrangères, un acte qui, selon l’amendement récemment adopté à l’article 61bis du Code pénal qui criminalise le contact avec “des agents d’une puissance étrangère afin de saper la situation militaire ou diplomatique en Tunisie “, pourrait être passible de 20 ans de prison avec une peine minimale de cinq ans. Curieusement, le 21 janvier 2010, soit exactement quatre mois avant son arrestation, la même blogueuse avait été invitée, avec d’autres blogueurs tunisiens, par l’ambassade américaine à Tunis à suivre le discours d’Hillary Clinton intitulée “Remarques sur la liberté de l’Internet”. La blogueuse, qui a assisté à cette réunion, avait été assez ouverte, et peut-être assez naïf, pour écrire à ce sujet dans l’hebdomadaire tunisien Tunis Hebdo [fr].

La même tendance est observée ailleurs. En Chine, Birmanie, Tunisie, Égypte, à Cuba ou au Zimbabwe, les bénéficiaires de bourses du gouvernement américain ou d’autres sources sont financés et parfois formés à partir de la base pour accomplir des programmes ou des initiatives de soutien ciblant les blogueurs et militants qui vivent sous ces régimes autoritaires. Une base de données de plus en plus importante de noms de militants, leurs coordonnées et de leurs affiliations se construit. Ils sont agrégés, cartographiés et parfois ces bases de données sont partagées entre des dizaines d’organismes gouvernementaux et non gouvernementaux dans une violation claire et insouciante de la vie privée et de la confidentialité. On peut imaginer le risque que comporterait ce type d’agrégation des données pour les militants sur le terrain, si un jour elle tombait entre les mains de l’un des régimes autoritaires, qui se frotterait les mains. Un blogueur palestinien qui a assisté à notre réunion de blogueurs arabes à Beyrouth en 2008, a été arrêté lors son retour en Cisjordanie par les services de sécurité jordaniens. Il a été interrogé pendant des heures à propos de la réunion et il a été forcé de remettre des documents tels que le programme de la réunion et les noms des participants. Le même genre d’incident a eu lieu avec d’autres militants de Syrie, de Tunisie et d’Égypte. Ce dernier, l’un des régimes les plus répressifs à l’encontre de blogueurs et activistes, a même fait de l’enquête et la confiscation des appareils électroniques des blogueurs (ex : téléphones cellulaires, ordinateurs portables, lecteurs flash), une pratique presque quotidienne à l’aéroport international du Caire. TrueCrypt et les autres outils et techniques de cryptage des données sur lesquelles les militants et les blogueurs sont formés, ne seront d’aucun secours face à la torture, la détention et la fabrication de charges.

2. La modification brutale de l’espace du cyber-activisme par les agendas et fonds étrangers

Un autre inconvénient de cette implication gouvernementale consiste en une prolifération sans précédent de nouvelles ONG et centres de recherche qui sont avides d’argent devant les perspectives de l’énorme quantité de fonds alloués par les USA et d’autres gouvernements occidentaux et bailleurs de fonds avec le noble objectif de mieux comprendre et soutenir les cyber-activistes et blogueurs dans les sociétés fermées. La nature informelle, décentralisée et générique du cyber-activisme local est modifié par le mécanisme de financement et ses procédures bureaucratiques avec pour résultat final de 1) convertir les bons et talentueux militants en agents sociaux impuissants et en bureaucrates qui passeront leur temps à la rédaction de réponses aux appels d’offres et de rapports au lieu de militer. 2) Recruter une horde de charlatans qui prétendent être des «activistes», mais sont là pour faire une carrière avec un intérêt nul pour l’activisme ou pour la défense des droits humains. Et avec le déversement de toujours plus d’argent sur ce secteur, le risque élevé d’aliéner la plupart des pionniers dynamiques du cyber-activisme de leur base de supporters finira par se réaliser. Ce que nous ne voulons pas, c’est voir le cyber-activisme échanger sa crédibilité contre des fonds et perdre de sa légitimité en raison des sources de financement. D’autre part, plus de l’argent affluera de l’étranger, et moins le cyber-activisme local cherchera à innover. Et s’’il innovera, ce sera plus pour impressionner l’Occident que pour avoir un impact réel au niveau de la base. Nasser Weddady, le blogueur et un activiste mauritanien basé aux États-Unis, s’est fait l’écho de sentiments similaires :

La conviction que les outils et les technologies changeraient la dure réalité du Moyen-Orient comme désert des droits civiques est le piège potentiel de l’intérêt occidental pour le cyber-activisme arabe. Tant que le cyber-activisme n’est pas traduit en actions concrètes et réelles, le financement ne sera qu’un cadeau empoisonné pour les activistes arabes, quel que soit les montants des financements. La crédibilité de ces activistes arabes sera compromise, leur esprit d’entreprise positif sera gaspillé une fois que le soutien étranger se raréfiera suite à une déception prévisible en raison de leur incapacité à fournir des résultats tangibles.

Tous ceux qui connaissent le monde arabe et ce qu’à Washington on appelle le Grand Moyen-Orient connaissent le caractère épineux du financement étranger, non seulement aux yeux des régimes locaux mais surtout au niveau des populations. Les fonds étrangers sapent la légitimité de l’activisme social et politique. Une fois délégitimé, l’activisme ne peut plus influencer les changements politiques et sociaux et ne peut pas être soutenu par le reste de la société. De plus, tous ceux qui s’y connaissent en cyber-activisme dans le monde arabe savent que les initiatives les plus efficaces sont celles qui ne sont pas financées par des ONG et qui comptent entièrement sur les efforts personnels et bénévoles. En contraste flagrant avec ces dernières, l’initiative du nouveau cyber-activisme financé est celle qui a le moins de succès. Dans le monde arabe, nous observons déjà la modification du cyber-activisme en marketing et en business politique à cause de ce financement étranger. Plus de sites fantaisie, concentrés sur l’agrégation de contenu autour de thèmes sexy (ex : jeunesse, genre, minorités, LGBT, dialogue interreligieux), mashups [sites web ou applications dont le contenu provient de la combinaison de plusieurs sources d'information, NdE] cool, slick badges, prédominance de la langue anglaise aux dépends des langues locales, bons canaux de communication avec l’Occident, ses multitudes d’ONG et ses grands médias aux dépends de canaux locaux de communication avec les populations et les activistes. Ce changement pourrait affecter la nature endogène du mouvement cyber-activiste dans le monde arabe. Un activisme dont le ressort n’est plus la nécessité de répondre aux besoins ancrés dans le contexte local n’est plus de l’activisme mais un simple business.

Un militant qui aime investir ses propres ressources pour payer l’hébergement de son site en ligne et passer la plupart de son temps libre à expérimenter, coder et réaliser des projets n’agira plus de la même façon une fois qu’il est payé pour réaliser ces mêmes travaux. L’argent a toujours corrompu le militantisme. Lorsque nous observons le résultat du financement, pendant des décennies, du travail des ONG traditionnelles dans le monde arabe, nous comprenons que le même résultat attend l’activisme 2.0. Une élite corrompue, sans aucune forme de soutien du reste de la société, complètement déconnectée des masses, avec un impact insignifiant voire inexistant sur le processus démocratique et avec un effet nul sur les libertés civiques et politiques.

Il n’est pas question de dire que le cyber-activisme dans le monde arabe ne fait pas face à des défis financiers. Mais le défi que constitue le fait d’être affilié à des bénéficiaires de fonds du gouvernement usaméricain est bien plus grave. Afin d’obtenir, non seulement une acceptation des idées de changement, mais aussi un soutien de leur propre société, les cyber-activistes dans le monde arabe ont besoin de rester indépendants et d’essayer de résoudre les problèmes de financement au niveau de la base. Nasser Weddady reste en revanche optimiste quant à l’avenir et au potentiel de ce qu’il appelle « l’activisme arabe 2.0 » :

Globalement, je reste optimiste parce qu’une nouvelle génération de cyber-activistes est en train d’émerger lentement et suit les pas des pionniers. À mon avis, les campagnes comme #Khaledsaid [arabe] en Égypte ou Sayeb Sale7 [arabe et en] en Tunisie, qui ont été initiées par des activistes individuels avec une vaste palette de compétences montrent que l’activisme arabe 2.0 n’a pas encore montré tout ce dont il était capable. En fait, je pense que ces campagnes montrent que l’activisme basé sur Internet dans le monde arabe est en cours de maturation et n’est plus du strict ressort d’une petite élite qui a des connexions et des compétences dans des langues étrangères.

3. Hyperpolitisation de l’Internet et de la blogosphère

La politisation du cyberespace est un choix qui doit être fait par les activistes locaux eux-mêmes et non par les politiciens de Washington DC ou les entreprises de la Silicon Valley, tels que Google. Transformer les blogueurs en cyberdissidents signifie les exposer à des risques de persécution encore plus importants. Le procès de masse en Iran suite aux protestations post-électorales de 2009 est là pour nous rappeler que l’implication officielle des États-Unis et de l’Occident et le détournement de l’aspiration démocratique légitime et de la lutte du peuple iranien, peut être très nocif de deux façons: 1) le risque d’aliéner la base du mouvement en donnant plus d’arguments au régime pour prouver que les dissidents travaillent en complicité avec les intérêts américains. 2) le risque de légitimer la persécution qui va suivre. Deux risques majeurs que les décideurs politiques américains ne semblent pas avoir sérieusement pris en compte. Un exemple particulièrement révélateur de la nature potentiellement dangereuse de la politisation et du détournement du cyber-activisme arabe est “l’organisation” cyberdissidents.org. Leur page “About” nous apprend que « les blogueurs et cyberdissidents dans les pays autocratiques du Moyen-Orient sont déjà en grand danger. Nous croyons que l’Occident a le devoir moral de défendre ces dissidents courageux qui sont nos meilleurs alliés ». L’ancien ambassadeur américain à l’Union européenne, Kristen Silverberg, aurait décrit CyberDissidents.org comme étant « l’organisation de premier plan dans le monde principalement consacrée aux dissidents démocratiques en ligne ». Malgré le battage médiatique et la couverture médiatique que CyberDissidents.org a reçu, en particulier à Washington, il est difficile de croire qu’une organisation, qui a été lancée en 2009, peut devenir chef de file dans la défense des dissidents démocratiques en ligne dans notre région. Deuxièmement, le projet offre un autre genre de défi étant donné que de nombreux politiciens israéliens et américains, avec un solide bagage anti-terroriste et liés aux services de sécurité des États-Unis et d’Israël, sont les principaux architectes de ces projets et sont présents dans leur conseil d’administration. Le projet lui-même est une initiative de la Fondation pour la Défense des Démocraties (FDD), un institut néo-conservateur basé à Washington, et fondé deux jours après les attentats du 11 septembre. L’organisation American Conservative a même accusé le FDD « d’être principalement financé par un petit nombre de faucons pro-israéliens », et le Christian Science Monitor l’a décrit d’un « des plus importants think tanks néo-con ». Le politicien d’extrême-droite Nathan Sharansky, qui a servi comme ministre israélien dans différents gouvernements du Likoud est le président du CyberDissidents.org. David Keyes un ancien assistant de l’ancien ambassadeur d’Israël auprès de l’ONU qui a servi dans la division stratégique de l’armée israélienne, est spécialisé dans le terrorisme. Il est le directeur CyberDissidents.org. Daveed Gartenstein-Ross, un expert du contre-terrorisme de Washington – juif successivement converti à l’islam puis au christianisme – dirige, au sein de cette fondation le Center for the Study of Terrorist Radicalization (sic).

Ainsi, lorsque CyberDissidents.org décrit les blogueurs et cyber-activistes arabes et iraniens menacés comme étant « nos meilleurs alliés », il est très normal que ceci va nuire à la capacité de ces militants à atteindre leurs objectifs dans un contexte régional marqué par un sentiment anti-israélien fort et légitime. Deuxièmement, CyberDissidents.org n’utilise pas seulement les sacrifices des militants sur le terrain et en les capitalisant à Washington, mais ils les expose au risque grave d’être étiquetés comme pro-israéliens. Et nous devons vraiment nous demander si les militants qui sont actuellement répertoriés et présentés sur le site CyberDissidents.org ont vraiment envie d’y figurer.

Curieusement, quand un certain nombre de militants du monde arabe ont commencé à utiliser Twitter pour protester contre le détournement de leur cause par l’organisation de droite israélienne CyberDissidents.org, nous, avons eu une réponse absurde et naïve d’un membre du conseil consultatif, l’Egypto-américain Saad Eddin Ibrahim, le même qui soutient aujourd’hui la succession présidentielle de Hosni Moubarak par son fils Gamal, en caricaturant les arguments des opposants à CyberDissidents.org, faisant de l’affaire un conflit religieux simpliste :

Un petit groupe de militants du Moyen-Orient ont attaqué CyberDissidents.org parce que certains de ses membres sont israéliens. Je suis un membre du conseil consultatif de cette merveilleuse organisation et je suis attristé par les attaques contre elle. CyberDissidents.org promeut la liberté d’expression au Moyen-Orient, une cause que les gens de toutes confessions et nationalités devraient soutenir. À mes côtés dans le conseil consultatif, siègent des membres sunnites, chiites, juifs, iraniens, jordaniens, syriens, israéliens, soudanais, canadiens, russes et américains. Si la paix doit venir dans notre région troublée, ce sera par l’inclusion, la tolérance et la compréhension, et non par la disqualification de certaines personnes parce qu’elles se trouvent appartenir à un certain groupe ethnique ou religieux. J’applaudis CyberDissidents.org pour son engagement indéfectible envers les dissidents démocratiques.

Il appartient donc aux cyber-activistes d’opter pour une politisation de leur activisme en fonction de leur propre agenda et contexte, et non de ceux de Washington DC. Grâce à leur détermination à investir temps et argent, des cyber-activistes dans le monde arabe sont en train de construire et de partager leurs expériences et leurs connaissances, d’inventer leur propre culture du changement social et ce faisant, ils s’engagent dans un processus qui leur fera gagner en pouvoir politique par leurs propres initiatives militantes autochtones.

Conclusion

Pour que les cyber-activistes du monde arabe puissent réaliser leurs nobles aspirations, ils doivent rester indépendants et endogènes, en recherchant le soutien financier, logistique et moral de la base ou en essayant de trouver un appui de parties neutres qui n’encouragent aucun type d’agenda idéologique ou politique. Évidemment, cela ne signifie pas que nous devrions être complètement déconnectés de l’expérience du cyber-activisme mondial que nous avons besoin de comprendre, avec lequel nous devons interagir et dont nous devons apprendre des expériences. À l’heure actuelle, il est urgent de résister à toute tentative gouvernementale de détourner ou de politiser notre espace, il est urgent de le dénoncer publiquement et nous assurer que nous prenons des décisions éclairées, plutôt que d’accepter naïvement le soutien et le financement idéologiquement teinté de Liberté de l’internet.

Si les États-Unis et d’autres gouvernements occidentaux veulent soutenir la liberté sur Internet, ils devraient commencer par interdire l’exportation de produits de censure et d’autres logiciels de filtrage vers nos pays. Après tout, la plupart des outils utilisés pour museler notre liberté d’expression en ligne et pour suivre nos activités sur Internet sont conçus et vendus par des entreprises américaines et occidentales. L’autre problème est que les USA et d’autres gouvernements occidentaux ne sont pas contestés de l’intérieur au sujet de leur politique. Nos chers amis et défenseurs de la liberté d’expression usaméricains devraient mettre plus de pression sur leur gouvernement pour mettre un terme à l’exportation de ce type d’outils à nos régimes au lieu de faire pression pour recevoir plus d’argent pour aider à construire (encore) un autre outil de contournement ou pour aider les dissidents à renverser leurs régimes.

Google, au lieu d’utiliser le même mantra de la liberté de l’Internet et au lieu de ronronner dans la chambre d’écho idéologique de “l’art de gouverner du 21e siècle” américain, devrait déployer davantage d’outils ou améliorer les anciens outils pour aider à renforcer le domaine du cyber-activisme. J’ai toujours plaidé pour une https par défaut pour chaque blog sur Blogger.com. J’ai aussi demandé à Google de fournir aux groupes d’activistes vivant dans des pays qui bloquent l’accès à YouTube des adresses IP alternatives qui leur permettent d’interagir librement et sans crainte avec YouTube API. Parlant du rôle des entreprises privées américaines dans le soutien la liberté d’Internet, le blogueur et cyber-activiste Alla Abd El Fattah souligne que la meilleure démarche qu’elles devraient faire serait de continuer à développer un Internet libre, neutre et décentralisé :

Si les entreprises et organisations non lucratives américaines veulent soutenir la démocratie au Moyen-Orient, la meilleure chose qu’elles puissent faire est de continuer à développer un Internet gratuit, neutre et décentralisé. Combattez les tendances inquiétantes émergeant dans votre propre arrière-cour, allant des menaces à la neutralité du Net, au mépris de la vie privée de l’usager, aux droits d’auteur draconiens et restrictions DRM, à l’évolution inquiétante de la censure à travers les tribunaux en Europe, aux restrictions à l’accès anonyme et à la surveillance généralisée au nom de la lutte contre le terrorisme ou la protection des enfants ou encore la lutte contre le discours de haine ou toute autre chose. Vous voyez, ces tendances donnent à nos propres régimes des grandes excuses pour leurs propres actions. Vous n’avez pas besoin de programmes et de projets spéciaux pour aider à libérer l’Internet au Moyen-Orient. Il suffit de le garder libre, accessible et abordable de votre côté et nous verrons comment l’utiliser du nôtre, contourner les restrictions imposées par nos gouvernements, innover et contribuer à la croissance du réseau.

Oiwan Lam de Hong Kong fait les mêmes recommandations. En ce qui concerne le secteur des entreprises, Oiwan suggère que les sociétés américaines, comme Google, devraient éviter de transformer le contournement en une guerre de guérilla :

Le développement et la promotion d’outils de contournement sont plus ou moins sous l’influence de la rhétorique de guerre froide de la GFW [Grande Muraille de Feu, surnom du bouclier mis au point par le gouvernement chinois pour censurer Internet, NdE] (comme Lokman Tsui l’a souligné dans sa thèse). Je pense que nous avons besoin d’une approche plus décentralisée et durable pour aider les personnes dans diverses situations à accéder à Internet. Par exemple, nous pouvons encourager les universités à offrir aux étudiants des universités partenaires dans des sociétés moins ouvertes un accès VPN [Réseaux privés virtuels] ou un accès proxy. Pour les cyber-activistes, ils peuvent avoir besoin d’outils plus sophistiqués. Pour le secteur des entreprises, les fournisseurs de VPN gérés commercialement sera probablement plus efficace. Au lieu de transformer le contournement en une guerre de guérilla, il est préférable d’intégrer ces outils dans la vie quotidienne des gens et dans leur cadre de travail.

Traduit de l’anglais par Marina El Khoury
Édité par : Fausto Giudice

Accédez à la première partie de ce billet.

Billet initialement publié sur Nawaat.org ; images JGrindal (une) et Nawaat.org

]]>
http://owni.fr/2011/01/14/les-cyber-activistes-arabes-face-a-la-liberte-sur-internet-made-in-usa-2/feed/ 3
Tunisie: petite histoire illustrée d’Ammar (MAJ) http://owni.fr/2011/01/14/tunisie-petite-histoire-illustree-d-ammar/ http://owni.fr/2011/01/14/tunisie-petite-histoire-illustree-d-ammar/#comments Fri, 14 Jan 2011 18:17:08 +0000 Claire Ulrich http://owni.fr/?p=41732 Mise à Jour : c’est évidemment avec un immense plaisir que nous annonçons la nomination aujourd’hui 17 janvier 2010 de Slim Amamou, dont il est question dans cet article, au poste de Secrétaire d’état à la jeunesse et aux sports dans le gouvernement provisoire tunisien. Pourquoi pas ministre de l’information ? Parce que celui-ci a été aboli, au vu de son lourd passé détaillé ci-dessous :) Le premier ministre tunisien promet une “liberté totale de l’information” et la libération des prisonniers d’opinion. Mabrouk !

La censure de type “industriel” d’Internet qu’a pratiqué le ministère tunisien de l’Intérieur pendant dix ans, et que l’on découvre aujourd’hui, n’avait rien à envier à la censure chinoise ou iranienne. Comme son état ultra policier, et les privations de libertés civiques en Tunisie, la cyber-censure a été ignorée de l’Occident et ses cyber-dissidents n’ont quasiment jamais été écoutés ou soutenus. Depuis 2005, ils étaient une poignée, et ont  inventé à eux seuls ce que l’on appelle aujourd’hui le cyber-activisme à travers leur lutte en ligne contre “Ammar”, le sobriquet tunisien de la cyber-censure.

La 404 bâchée

Ammar n’existe pas, mais Ammar travaille bien pour le ministère de l’Intérieur, ou bien l’ATI (Agence Tunisienne de l’Internet). Ammar est le chauffeur de la “404 bâchée”. La “404 bâchée” est non seulement une camionnette vintage mythique en Afrique du Nord, c’est aussi une jolie image pour parler à mots couverts d’un site censuré en Tunisie. Une erreur 404, en jargon d’informaticien, est le message d’erreur qu’envoie un serveur informatique pour signifier qu’une page Internet n’existe pas. Cette page web existe, bien sûr. Mais un logiciel de filtrage du web, ou une manipulation policière, empêche tout ordinateur d’y accéder à l’échelle d’un pays. Ce message d’erreur 404 apparaissait si régulièrement sur les écrans d’ordinateurs tunisiens qu’il a inspiré une multitude de graphismes, logos, badges, bannières de blogs,  pour protester contre la censure des blogs tunisiens, des sites et blogs étrangers, puis, depuis 2008, des réseaux sociaux, des sites de partages de photos et de vidéos (YouTube,  Flickr, Vimeo, etc).

Une "404 bâchée" - illustration du groupe tunisien "Error 404" sur Facebook

Capture d'écran d'une preuve du filtrage de l'ATI (Autorité Tunisienne de l'Internet) : toute requête envoyée par un ordinateur vers un site était filtrée d'abord par l'ATI

Bannière d'une campagne tunisienne contre la cyber-censure

Campagne de protestation contre la censure des sites de partage de vidéos. Site Nawaat.org

Merci qui ? Merci l’ATI 

L’Agence Tunisienne d’Internet (ATI) a été fondée dès 1996 et contrôlait toutes les politiques et les fournisseurs d’accès à Internet tunisiens. Encore une contradiction : la Tunisie a très tôt promu et démocratisé les TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) et est vite devenu une vitrine  rutilante de nouvelles technologies, de sous-traitance informatique et de taux record de  jeunes ingénieurs informatique, au point de décrocher l’honneur d’organiser à Tunis en 2005 le Sommet Mondial sur la Société de l’Information. Des dissidents et des organisations de défense des droits de l’homme avaient protesté, sans échos. Matrix ne pouvait pas se jouer en Tunisie, impossible.

L’ATI aurait dès l’année 2000 mis en place ou imposé aux FAI le naturellement très secret système de surveillance automatisée et de censure des contenus en ligne et des internautes, que ce soit à leur domicile, sur les ordinateurs d’accès public, ou dans les publitels (cyber-cafés), où il est obligatoire de présenter ses papiers d’identité avant de se connecter. Il se trouve que l’ATI a toujours été dirigée par des femmes, trois exactement : Khédija Ghariani, Faryel Beji, Lamia Chafaï Sghaïer. Quelques minutes de travail sur Photoshop, et les Tunisiens leur avaient trouvé un surnom : les  Ben Ali’s Angels.

Les Ben Ali's Angels, Anges de la censure d'Internet. Parodie d'affiche, mettant en vedette les trois directrices successives de l'ATI, l'Agence Tunisienne de l'Internet (Illustration disponible sur Nawaat.org)


Filtrage du Net : les suspects habituels

Une censure d’Internet de cette envergure n’est pas seulement affaire de policiers bien formés et zélés. Il est plus que probable que la Tunisie a fait l’acquisition de logiciels de “filtrage” de l’intégralité de son web, et qu’elle a été l’une des premières clientes de Smartfilter, l’outil de référence des régimes qui censurent leur Net, aux côtés de Blue Coat et de WebSense. Créé par  la société américaine Secure Computing, rachetée depuis par le grand de la sécurité McAfee, Smartfilter permet à ses “grands comptes” de bloquer des catégories entières de sites de façon automatique  et de “modeler” son web national en fonction de sa politique depuis les fournisseurs d’accès. Ce qui a poussé les internautes tunisiens à très vite s’initier à leur tour aux logiciels de contournement de la censure, tels que TOR, ou les VPN (Virtual Private Network), pour consulter ce qu’ils voulaient, anonymement. L’Open Net Initiative, un réseau de chercheurs sur la cyber-censure de trois universités (Harvard, Toronto, Ottawa) , a publié en 2008 un diagnostic de l’Internet tunisien après des tests conduits sur place ou à distance. Helmi Homan, le chercheur spécialiste de la zone Afrique du Nord  Moyen-Orient, a renouvelé ces tests durant la première semaine de janvier 2011. Ses conclusions identiques à celles de 2008 ne surprendront pas. Le web tunisien était totalement censuré par des logiciels automatiques de filtrage.

Intimidations, prison, prison, prison

Zouhair Yahyoui - Photo Pen.org

Le cyber-humour tunisien ne peut pas adoucir les ravages qu’a produit cette souricière à deux temps, où la police prend le relai de la cyber-police pour appliquer une législation redoutable. La Tunisie a fait sa première cyber-victime dès 2000.  Zouhair Yahyaoui, webmaster du site Tunezine, a été arrêté dans un cyber-café de Tunis, pour “propagation de fausses informations”, c’est-à-dire la publication sur son site du sondage suivant : “La Tunisie est-elle une république,  un royaume, un zoo, une prison ?” Condamné à deux ans de prison, torturé, il est décédé peu après sa libération d’un infarctus, à 35 ans.

Parmi des affaires plus récentes, deux parmi d’autres : le 14 mai 2009, la 5ème chambre du Tribunal de première instance de Tunis a condamné  une étudiante en technologies de l’information et de la communication de 22 ans, Mariam Zouaghi, à six ans de prison pour avoir consulté des sites Web interdits, mis en ligne des articles sur de supposés “forums extrémistes” et  recueilli des fonds pour soutenir la population de la bande de Gaza. Le 4 juillet 2009, la 8e chambre du tribunal de première instance de Tunis a condamné une professeur d’université à la retraite, Khedija Arfaoui, à huit mois de prison pour diffusion sur Facebook de “rumeurs susceptibles de troubler l’ordre public”.

Tout journaliste ou internaute “non autorisé” risquait en Tunisie une palette de représailles débutant par de simples “intimidations”, comme celle-ci, filmée avec un téléphone portable le 27 janvier 2009. Des policiers en civil encerclent les bureaux d’une radio par satellite de Tunis, Kalima, et arrêtent un de ses journalistes, Dhafer Ottey.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

La réalité augmentée des prisons tunisiennes

Pour lutter contre le silence et l’incrédulité, outre de “classiques” vidéos d’opposants laissées sur YouTube, comme la vidéo du pointage des déplacements de l’avion présidentiel tunisien, les cyber-activistes tunisiens ont innové avec de nouvelles formes d’information et de mobilisation en ligne. Sami Ben Gharbia, réfugié politique tunisien et créateur du site Global Voices Advocacy pour la liberté d’expression en ligne, a créé dès 2005 une carte Google des prisons tunisiennes, enrichies de vidéos et animations flash, lançant ainsi le “Maptivism” (activisme par les cartes) avant que le mot n’existe. En cliquant sur chaque marqueur, il est possible d’accéder à des lettres des familles des prisonniers, des articles de presse, des vidéos.Voici par exemple l’animation flash créée pour la prison de Zarzis. Plusieurs fois piratées sur différents blogs et sites, cette carte est aujourd’hui hébergée sur le portail dissident tunisien Nawaat.org.

Le siège virtuel du palais de Carthage sur Google Earth

Le même groupe de dissidents a aussi lancé le cyber-siège du palais présidentiel de Tunisie sur Google Earth. En insérant des vidéos et des témoignages  sur les lieux clés du pouvoir tunisien sur Google Earth , ils donnaient ainsi aux internautes du monde entier qui survolaient par hasard ces lieux des informations inattendues : vidéos de témoignages, appels à la libération des prisonniers politiques, et tout document impossible à consulter depuis la Tunisie ou ignoré ailleurs. Pour ceux qui n’ont pas accès à Google Earth, voici une vidéo de démonstration.

Le temps des pirates

Bannière de "recrutement" de hackers pour pirater les sites du gouvernement tunisien

Lors du dernier Réveillon, alors que la Tunisie ne faisait pas encore les gros titres, un groupe inattendu de soutien est arrivé à la rescousse des manifestants tunisiens : Anonymous, la “légion” de hackers qui avait peu de temps auparavant piraté le site de Amazon, de Paypal, de Mastercard, en représailles des représailles contre les sites Wikileaks. Les sites phares du gouvernement tunisien n’y ont pas plus résisté.

Image laissée sur les sites piratés du gouvernement tunisien : "La revanche, ça craint, pas vrai ?"

Il est utile de préciser que le gouvernement tunisien a fait le premier dans le piratage – ou si ce n’est lui, ses intérimaires loués à la tâche, souvent doté d’adresses IP très exotiques (Turquie, Asie centrale).  Sinon, pourquoi aurait-on pu compter des dizaines de blogs d’opposants tunisiens hackés et détruits de façon très ciblée au cours des cinq dernières années, que ce soit en Tunisie même ou à l’étranger, et quel pirate aurait pu tant en vouloir personnellement à des dissidents isolés ? Voici par exemple le graphique laissé sur le blog détruit de “Citizen Zouari” ,  l’ancien détenu politique  Abdallah Zouari, en 2009. Abdallah Zouari, assigné à résidence à 500 km de son domicile, s’est vu signifier à la même époque l’interdiction de se connecter à Internet ou même d’entrer dans les cyber-cafés locaux.

Image laissée par les hackers sur le blog de l'opposant tunisien "Citizen Zouari", signée "Samouraï"

Quelques captures d'écran des signatures de pirate après destruction de blogs tunisiens d'opposition (Tunisia Watch, Kitab, Tunisnews)

Hameçonnage et intrusions variées

Toujours très pointu, “Ammar” a également fait dans l’intrusion criminelle : les opposants tunisiens à l’étranger se sont régulièrement, depuis 2008, trouvés aux prises avec un “hameçonnage” (vol) de leurs identifiants et mots de passe conduit de façon extrêmement ciblée, et qui se sont reproduits à grande échelle durant les premières semaines de la contestation en Tunisie. Le blogueur Tunisien Slim Amamou, arrêté à Tunis le 6 janvier dernier, puis libéré le 12, avait fait en juin 2010 une analyse de ces intrusions. Auparavant,  le même groupe de blogueurs réunis autour du portail Nawaat.org avaient aussi découvert que le texte de leurs mails reçus dans leur compte privé pouvait être vraiment très différent selon que le destinataire se trouve en Tunisie, ou à l’étranger. Ci-dessous, une lettre d’information diffusée par e-mail de Tunis News vue de l’étranger…

La lettre d'information par e-mail de Tunis News vue depuis un compte mail en Europe

Ci-dessous, le contenu du même mail, depuis le compte d’un abonné en Tunisie. Un faux spam…(Source : blog de Sami Ben Garbia)

Facebook et Twitter : la contestation en images

Facebook et Twitter ont fourni aux internautes tunisiens le refuge qu’ils attendaient pour s’informer et s’exprimer. Deux plateformes difficiles à bloquer pour Ammar, que ce soit techniquement, ou politiquement, quand plus de un million de Tunisiens sont utilisateurs, sauf à vouloir empirer la contestation.  Ces plateformes sont au cœur de la “révolution du jasmin” depuis décembre 2010, et la photo du profil est devenu le lieu d’exposition des slogans et étapes de la contestation, de la répression, et d’une révolution.

Illustration publiée par @Bard_MeChebeK sur Yfrog

Illustration du portail Internet Nawaat : offre d'emploi pour jeune chômeur tunisien.Principales responsabilités : * Destitution du dictateur Ben Ali * Instaurer l’État de droit * Rétablir la dignité Tunisienne


Le drapeau tunisien, après la répression des manifestations à Thala et Kasserine (sur Facebook), devenu le nouveau profil de beaucoup d'internautes tunisiens sur FB et Twitter

Image de profil Facebook

Aujourd’hui, parmi les vidéos “explicites” d’un véritable carnage, vues sur YouTube ou Facebook,  sauvegardées comme témoignages sur des sites miroirs pour les enquêtes qui devront être menées , il y a aussi celle-ci, où les manifestants tunisiens chorégraphient le mot liberté en arabe, et cette fois-ci, dans la vie réelle :

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Image de une Nawaat

Retrouvez notre dossier sur la Tunisie et celui de Global Voices

]]>
http://owni.fr/2011/01/14/tunisie-petite-histoire-illustree-d-ammar/feed/ 11
“Cet article a été censuré en Tunisie. Partagez-le” [maj] http://owni.fr/2011/01/03/cet-article-a-ete-censure-en-tunisie-partagez-le/ http://owni.fr/2011/01/03/cet-article-a-ete-censure-en-tunisie-partagez-le/#comments Mon, 03 Jan 2011 14:36:57 +0000 claireulrich-auteur http://owni.fr/?p=40964 Les manifestations qui ont suivi la tentative de suicide d’un jeune chômeur [fr], à Sidi Bouzid, voici deux semaines, [maj 05/01/11 : la personne est décédée aujourd'hui des suites de ses blessures, fr] puis le suicide par électrocution de Houssine Ben Faleh Falhi,  25 ans, et celui de Lofti Guadri, 34 ans, également à Sidi Bouzid, ont aujourd’hui atteint les grandes villes tunisiennes et la capitale, dans un mouvement qui ne réclame plus seulement du travail et des perspectives d’avenir, mais la remise en cause du “système Ben Ali”, président au pouvoir depuis 23 ans.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Les vidéos des premiers rassemblements, organisés par les avocats, les journalistes, les syndicats tunisiens, fin décembre en Tunisie, pouvaient sembler modestes de l’extérieur, avec des slogans mesurés, mais étaient déjà exceptionnelles dans le contexte tunisien. Le blogueur tunisien Anis, qui faisait au début des manifestations le bilan politique d’une jeunesse tunisienne dans “J’ai 31 ans et je n’ai jamais voté“, a titré son dernier billet du 30 décembre : “Dorénavant, on n’a plus peur“.

Cette phrase, aperçue sur une pancarte lors d’une manifestation des avocats tunisiens devant la Cour de Justice de Tunis, résume parfaitement le sentiment de beaucoup de Tunisiens aujourd’hui. Nous vivons une période historique pour les Tunisiens, qui habitués au silence, à la peur et au conformisme depuis des décennies prennent enfin leur destin en main.[…]La dernière fois que le peuple s’est soulevé massivement et spontanément sans être motivé par des raisons religieuses ou pour soutenir les Palestiniens ou les Irakiens… c’était sous Bourguiba, les bien fameuses révoltes du pain.

Jeudi 30, le décès de Chawki Belhoussine El Hadri, 44 ans, annoncé dans un communiqué de la FIDH, des suites d’une blessure par balle tirée par la police contre les manifestants  le 24 décembre, marque un dramatique durcissement de la situation, visible à travers les violences contre les avocats du jeudi 30 et vendredi 31 décembre, relatées par le blog A Tunisian Girl.

À Tunis, par exemple, des agents de police en civil et les agents de la  force de sécurité  ont assiégé de la zone du palais de justice. Ils ont empêché certains avocats d’entrer dans la zone et laisser d’autres y accéder. Lorsque les  avocats tenté de quitter la Maison du Barreau, où ils se réunissaient, les forces de sécurité sont intervenues et ont utilisé la violence.

Le discours télévisé surprise de mardi dernier [vidéo] et le remaniement ministériel du Président Ben Ali, n’ont pas eu l’effet escompté. Dans l’un des billets les plus lus et partagés sur Twitter et Facebook en Tunisie, un jeune entrepreneur tunisien répliquait dans une lettre ouverte :

Vos jeunes se sont soulevés et il sera difficile de les faire taire : ils s’immolent, s’électrocutent, et je ne pense sérieusement pas que des coups de matraques ou des longues nuits dans les commissariats vont leur faire peur.

Un véritable jeu du chat et de la souris, ou même une “cyberguerre”, a lieu depuis deux semaines entre les internautes tunisiens et “Ammar”, sobriquet de la censure très sophistiquée d’Internet organisée par le ministère de l’intérieur tunisien, dont le blogueur Astrubal a expliqué les secrets techniques. Les internautes tunisiens utilisent de longue date des logiciels de contournement du filtrage (proxy), ou s’informent via Facebook, où ils partagent les billets censurés des principales plateformes de blogs tunisiens, des portails d’information alimentés de l’étranger, des photos et vidéos, et des messages d’alerte (comme le passage à tabac d’un journaliste) envoyés via Twitter avec le mot clé #Sidibouzid.

Cependant, “Ammar” semble vouloir également s’attaquer à cette plateforme.

bharmoez Facebook est complètement coupé à Redaïef !!!! on est coupééééé ! twitter pas encore. j’ai l’impression que ca ne va pas tarder..#sidibouzid

Tunisie numérique confirmait que le site Facebook semble avoir été également pris pour cible par “Ammar” en Tunisie  :

Les internautes tunisiens -la communauté la plus connectée à Facebook dans l’Afrique du Nord- se trouvait depuis l’aprè- midi du 30 décembre 2010 face à une erreur technique lors de l’upload de n’importe quelle photo ou vidéo.

Félicie signale le black out d’Internet à Tunis vendredi 31 :

coupure de l’internet sur Tunis, les médias disent que la situation est stable mais les manifs continuent dans toutes les régions #sidibouzid

Reporter Sans Frontières a publié un communiqué dénonçant le black out organisé de toute information sur les troubles, dans un pays qui fait partie par ailleurs de longue date de son hit-parade annuel  des pays “ennemis d’Internet”.

Des rassemblements en soutien au mouvement #sidibouzid ont lieu à Paris, à Munich [vidéo] à Beyrouth. Le “blocus médiatique” entretenu par les grands médias internationaux et les diplomaties occidentales, qui vient s’ajouter à cette implacable censure intérieure, a été  un sujet récurent d’amertume pour de nombreux activistes tunisiens.

iFikra To the hypocritical west that had Iran protests top news for weeks, #Tunisia has been fighting for its freedom for 2 weeks now #sidibouzid

(À l’Occident hypocrite qui a mis les manifestations en Iran dans les principales nouvelles pendant des semaines, la Tunisie se bat pour sa liberté depuis deux semaines maintenant.)
Nawaat salue la presse anglaise :

La presse anglo-saxonne – contrairement à la presse française – a été particulièrement intéressée par les émeutes sociales en Tunisie. Le modèle économique et politique tunisien est décortiqué avec vigueur.

Al Bab [en anglais] relativise l’importance des médias étrangers dans les événements en cours :

To what extent, though, does international media coverage – or the lack of it – matter? Obviously it’s good if people around the world know what is happening but how does it benefit the struggle going on inside the country? The object of that struggle is not to get pictures in the New York Times ; it’s to get rid of Ben Ali.

Dans quelle mesure, cependant, la couverture des médias internationaux – ou son absence – est-elle importante ? C’est de toute évidence une bonne chose si le monde est au courant de ce qui se passe, mais cela profite-t-il à la lutte qui se déroule à l’intérieur du pays ? L’objet de cette lutte n’est pas d’avoir des photos dans le New York Times ; c’est de se débarrasser de Ben Ali.

Sur  la couverture très prudente des médias traditionnels français et le silence de son gouvernement, André rappelle en commentaire, sur le site du  journal Le Monde, que la Tunisie est le pays :

… où de nombreuses entreprises françaises ont délocalisé leur production. Si au plan économique on trouve pire , au plan du respect des droits de l’homme, on ne peut pas en dire autant. À l’inverse de la Côte d’Ivoire, on entend beaucoup moins les défenseurs de la démocratie quand il s’agit de la Tunisie. Sous prétexte de barrer la route aux islamistes intégristes, on ferme les yeux sur toutes les mesures dignes plus d’une dictature que d’une démocratie. Politique du deux poids deux mesures.

Les blogueurs et les utilisateurs de Twitter au Maroc, en Algérie, en Egypte, suivent eux attentivement les événements  en Tunisie.

Boubled Chez nous #SidiBouzid c’est chaque jour et partout, dans chaque recoin d’Algérie .

Le blogueur algérien Ismail, qui vit en France, prédit :

Sidi Bouzid est le tragique témoignage, encore une fois, d’un ras-le-bol généralisé de la jeunesse des pays en voie de développement, plus particulièrement de la zone Nord-Afrique Moyen-Orient, le même désespoir, la même rage et les mêmes réponses répressives de la part des gouvernements, ça c’est déjà passé en Iran, aujourd’hui c’est en Tunisie demain ça sera l’Algérie ou le Maroc.

Il a précisé, dans cette mise à jour:

“Cet article a été censuré en Tunisie. Partagez-le”.

Les réactions des internautes de par le monde sur la crise tunisienne sont aussi résumées dans cet article.

– — –

Article initialement publié sur Global Voices sous le titre “Tunisie : “Dorénavant, on n’a plus peur””

>> Photos flickr CC gablackburn ; gordontour

]]>
http://owni.fr/2011/01/03/cet-article-a-ete-censure-en-tunisie-partagez-le/feed/ 16
Justice pour le web russe http://owni.fr/2010/10/14/justice-pour-le-web-russe/ http://owni.fr/2010/10/14/justice-pour-le-web-russe/#comments Thu, 14 Oct 2010 13:26:33 +0000 Elena Osipova (Trad. Suzanne Lehn) http://owni.fr/?p=31588 Ce billet a été originellement publié sur Global Voices, écrit par Yelena Osipova et traduit par Suzanne Lehn.

__

La semaine dernière, la télévision russe pour l’étranger – Russia Today TV (RT) – a diffusé un reportage sur les blogueurs russes et la manière dont ils dévoilent, héroïques, le crime et la corruption dans le système. Extraits de l’article correspondant publié en ligne (en anglais, comme tous les liens):

Ordinateurs de bureau et portables, téléphones et organiseurs…. Internet devient vite beaucoup plus facile d’accès en Russie, et pas seulement pour les loisirs. Pour beaucoup, il s’est transformé en tribune, où leur voix non seulement se fera entendre, mais est assurée de retentir à travers le pays en quelques heures.

Il y a des exemples éloquents de la manière dont les internautes peuvent contribuer à la solution de problèmes complexes. Dans un cas, la vidéo d’un individu publiée en ligne a conduit à son renvoi. Cet homme, à la tête de l’administration locale, malmenait les enfants à l’école mais était resté impuni jusqu’à ce que la vidéo devienne virale.

Et voici l’analyse:

“Ceci ne veut pas dire que les journalistes sont mauvais, et les blogueurs meilleurs,” a souligné Sergueï Dorenko, rédacteur en chef du Service d’Information Russe. “Ni que l’unique notion de libre parole existe en ligne. C’est simplement une question de choix. Nous ne voulons plus regarder le compte-rendu de quelqu’un d’autre, nous voulons – et pouvons – faire le nôtre. Internet nous permet de choisir ce dont nous voulons être informés, à une vitesse que ne peuvent concurrencer ni la presse imprimée ni la télévision.

Mais il y a autre chose:

Dans un autre cas, un blogueur a réussi à atteindre le président russe Dmitri Medvedev pour aider un orphelin, Pacha Berezine. Maître aux échecs, génie des mathématiques et bénéficiant d’une allocation publique, Pacha manque la rentrée scolaire à cause des exigences d’une entreprise de construction qui participe au financement de l’école. “Je veux être informaticien,” a dit le garçon à RT. “Mais l’école a dit que si je veux étudier ici et habiter l’internat, je dois apprendre un métier du bâtiment.” Le cas de Pacha a été pris en main par un organisme caritatif, Murzik.

Son fondateur, German Pyatov, a indiqué que ce qui a fait la différence dans cette affaire, c’était un message qu’il a mis en ligne à l’attention du président. “Après avoir envoyé ma lettre, quelqu’un du bureau du président a appelé et demandé des détails sur le cas,” raconte Pyatov. “Je sais qu’ils ont contacté le collège de Pacha, parce que presque aussitôt, le collège a téléphoné et dit à Pacha de retirer sa candidature et de fiche le camp. Ils étaient épouvantés que les autorités soient intervenues. Puis les média se sont emparés de l’affaire, et le collège a été forcé de mettre fin à ses agissements illégaux. Ils autorisent maintenant Pacha à assister aux cours, mais refusent toujours de lui donner une chambre.”

L’histoire a été diffusée le 20 septembre. Le lendemain, un autre article sur le beau potentiel de la blogosphère russe paraissait sur Russia Beyond the Headlines (‘La Russie derrière les grands titres’, versions en ligne et papier, en coopération avec plusieurs journaux étrangers de premier plan):

L’action d’opposition en Russie concerne désormais moins les figures ou partis politiques que les questions de terrain : voyez les manifestations d’automobilistes ou la campagne de terrain contre la corruption de la police. L’effet de goutte-à-goutte (de la blogosphère aux médias généraux) est particulièrement significatif, car il montre comment les blogueurs ne sont plus seulement une réserve d’une élite urbaine et bien connectée.

A lire de tels articles, on ne peut s’empêcher d’en considérer la source : ces revues sont toutes deux d’Etat et produites, d’abord, en anglais, avec l’objectif d’”aider les étrangers à mieux comprendre la Russie.” Ceci à l’esprit, ce genre d’articles rendraient service à la diplomatie publique de la Russie, surtout au vu des efforts du Président Medvedev pour démontrer au monde que la Russie peut être à égalité avec l’Ouest en termes de progrès technologique, autant que des transformations sociales et économiques qui l’accompagnent.

Vision stratégique

Pourtant, la liberté d’Internet à la Russe semble être un paradoxe qui a récemment attiré largement l’attention. Au début du mois, Tangled Web a essayé d’étudier la “démocratie virtuelle” de la Russie, en référence à un récent rapport de l’U.S. Institute of Peace – Blogs and Bullets – sur le pouvoir des nouveaux médias:

D’entrée de jeu, le rapport fait remarquer que les effets des nouveaux médias sur la démocratie restent mal connus, car la plupart des indices restent fragmentaires et anecdotiques. Mais une phrase, dans la section sur la façon dont les nouveaux médias peuvent agir sur les individus, m’est restée : “les nouveaux médias pourraient rendre les citoyens plus passifs, en les amenant à confondre rhétorique en ligne et action politique substantielle, distrayant leur attention des activités productives.”

Le cyberespace est remarquablement libre en Russie, surtout comparé à la radio-télévision et à la presse écrite, dominées par l’Etat. Et il y a une grande quantité de militantisme de terrain de qualité sur le web en Russie. Mais au lieu qu’Internet soit un facilitateur de la démocratie, il pourrait aussi en être une des plus grandes failles, en rendant possibles un discours et un monde parallèles, vivant et divers, mais au final un faux-semblant.

Et là, il faut citer le rapport 2010 de OpenNet Initiative, dont le profil de pays pour la Russie explique:

L’absence de filtrage manifeste mandaté par les autorités en Russie a conduit certains observateurs à conclure que l’Internet russe représente un espace ouvert et incontesté. En fait, c’est le contraire qui est vrai. Le gouvernement russe est un compétiteur actif du cyberespace russe, qui emploie des stratégies de deuxième et troisième génération comme moyen de modeler l’espace d’information national et mettre en avant les messages et stratégies politiques pro-gouvernement. Cette approche est cohérente avec la vision stratégique qu’a le pouvoir du cyberespace et qui s’articule en stratégies telles la doctrine de la sécurité de l’information.

Pour plus de détails sur ces “approches alternatives” au “management” d’Internet, lire le chapitre du rapport consacré au cyberespace russe. Dans leur essence, elles représentent cependant des mesures discrètes et peut-être mêmes dissimulées, qui ne restreignent pas forcément les libertés plus larges – pour donner une impression générale paisible (ainsi il n’y a pas de “firewalls” ni d’interdiction de certains sites) – tout en prenant la main dans les cas où autoriser trop de liberté est susceptible de répercussions graves.

Plusieurs autres articles “d’actualités” dignes d’intérêt ont traité de la question:

- The Guardian a publié un article optimiste sur “la révolution russe des blogs,” tout en pointant également des exemples d’exploitation possible pour leurs propres intérêts par ceux qui sont aux commandes.

- Le New York Times a présenté une section vidéo spéciale sur le potentiel de l’activisme Internet, et quelques-unes de ses conséquences possibles en Russie.

- La même Russia Today a diffusé un reportage sur la tentative avortée d’un tribunal de Komsomolsk-sur l’Amour, dans l’extrême orient russe, pour bloquer YouTube. Ceci à la suite de la très discutée “nouvelle expérience” du Kremlin : ouvrir le tout récent projet de loi de réforme de la police à l’examen public, en ligne.

Voilà, peut-être, des indices d’un progrès, dont, à l’évidence, on ne peut s’attendre qu’il se réalise du jour au lendemain. Mais ils peuvent tout aussi bien être des exemples de ce que le Tangled Web a caractérisé comme “un courant de pensée ancien en Russie, pour lequel le tsar était fondamentalement honnête, et ce sont les fonctionnaires intermédiaires corrompus qui étaient les fautifs pour tout.”

Il ne faut pas oublier toutefois que la démocratie – réelle ou virtuelle – s’avère, encore et toujours, chose très relative. Lorsque même certaines démocraties occidentales les plus éminentes ont de gros problèmes sur l’accès à Internet et sa surveillance, ne devrait-on pas juger la Russie avec moins de sévérité? Mais pourquoi pas, au fond, si c’est l’objectif qu’elle s’est elle-même fixé?

__

Crédits photo: Flickr CC rafaelmarquez, bob_rayner

]]>
http://owni.fr/2010/10/14/justice-pour-le-web-russe/feed/ 1
Asie du Sud-Est: le sexe, voie royale de la censure d’Internet http://owni.fr/2010/07/21/asie-du-sud-est-le-sexe-voie-royale-de-la-censure-dinternet/ http://owni.fr/2010/07/21/asie-du-sud-est-le-sexe-voie-royale-de-la-censure-dinternet/#comments Wed, 21 Jul 2010 15:04:30 +0000 Mong Palatino, trad. Loïc http://owni.fr/?p=22590

Aujourd’hui, contrôler le contenu d’Internet est vu comme une pratique anti-démocratique mais les gouvernements d’Asie du Sud-Est la justifie en mettant en avant la nécessité de protéger les jeunes du fléau des “comportements indécents liés au sexe”.

Un projet indonésien consistant à filtrer le “mauvais” contenu du web via son Conseil de contrôle du contenu multimédia [en français] a été enterré en février dernier après l’opposition de la population. Aujourd’hui, ce projet est à nouveau d’actualité suite au scandale provoqué par une vidéo à caractère sexuel d’une célébrité indonésienne [en anglais] qui  choque à la fois les jeunes et les adultes. L’Indonésie est le plus grand pays musulman au monde. Après avoir instauré une loi anti-pornographie en ligne il y a deux ans, l’Indonésie désire maintenant ériger une liste noire des sites Internet [en anglais], à la demande des conservateurs qui désirent protéger le sens moral des jeunes générations.

Un scandale similaire autour de la vie sexuelle d’une célébrité a fait polémique aux Philippines l’année dernière [en anglais] ce qui a ouvert la voie au vote d’une loi contre le voyeurisme [en anglais]. Internet a également été critiqué pour la diffusion instantanée des vidéos de sexe, ce qui a incité les législateurs à créer un projet de loi contre le cyber-crime.

Contrôler tous les FAI

Au Cambodge, le gouvernement a proposé de mettre en place un nœud d’accès à Internet dirigé par l’État [en anglais] pour contrôler tous les fournisseurs d’accès à Internet du pays, pour “renforcer la sécurité sur Internet contre la pornographie, le vol et d’autres cyber-crimes”. Le texte n’est pas encore finalisé mais tout porte à croire que le gouvernement fera aboutir cette mesure, surtout après les remous provoqués par la mise en ligne d’une vidéo de femmes nues [en français] se baignant dans un monastère.

Les gouvernements d’Asie du Sud-Est n’ont pas toujours besoin de scandales pour censurer le web puisqu’ils peuvent avancer d’autres raisons, comme la sécurité nationale, pour filtrer et surveiller [en anglais] les contenus. Par exemple, la Thaïlande est devenu le premier pays au monde à fermer 100.000 sites Internet [en français] pour avoir hébergé du contenu “dangereux”. Des blogueurs, des journalistes [en anglais] et des administrateurs de sites Internet ont été sanctionnés pour crime de lèse-majesté [en français]. Le Vietnam a été accusé par Google et l’anti-virus McAfee de mener des attaques virtuelles [en anglais] contre certains sites, et plus particulièrement des sites qui militent contre l’exploitation minière du bauxite, un problème qui fait polémique dans le pays.

Cependant, la règlementation politique d’Internet se heurte souvent à de fortes oppositions de la part des internautes et provoque toujours des condamnations de l’étranger, notamment des médias et des organisations de défense des droits de l’homme. Les gouvernements du Sud-Est asiatique peuvent toujours ignorer ces critiques mais ils y perdent également leur crédibilité. Les gouvernements soucieux de leur image démocratique ne peuvent pas se permettre de censurer les médias en ligne sur une longue période. En revanche, règlementer le web pour combattre la pornographie et d’autres pratiques “contraires aux bonnes mœurs” génère seulement un chuchotement de protestation. C’est donc devenu le stratagème le plus sûr pour bloquer les sites “nuisibles”. La politique de règlementation d’Internet [en français] du Myanmar (Birmanie), imposée par la junte, a été décrite comme l’une des plus draconiennes. Mais sa décision d’interdire deux hebdomadaires [en anglais] pour avoir publié des photographies de mannequins en short n’a pas soulevé les mêmes protestations des groupes démocratiques.

Symptôme de la montée du conservatisme

La volonté d’éliminer le sexe et les images érotiques d’Internet peut être vue comme un symptôme de la montée du conservatisme dans plusieurs pays d’Asie du sud-est. La carte de la morale est jouée pour imposer des attitudes, des sentiments et des comportements parmi la population même si cette stratégie n’est pas en accord avec certaines cultures de cette région du monde. Quand l’Indonésie a voté la loi anti-pornographie, le gouverneur de Bali a élevé la voix car la loi est contraire à la tradition locale [en anglais] où la réalisation de statues historiques nues et les danses érotiques sont toujours répandues. Lorsque le Cambodge a bloqué l’accès à des sites [en français] présentant des images pornographiques ou érotiques, le site reahu.net [en anglais] a également été interdit pour cacher des illustrations artistiques d’anciennes danseuses Apsara dénudées [en anglais] et d’un soldat khmer Rouge.

Un autre problème est la définition approximative de ce qui constitue une image et une action qui est pornographique, indécente, immorale et obscène. Des activistes philippins sont préoccupés par le fait que le projet de loi contre le cybercrime [en anglais] rende illégal [en anglais] la publication ou la mise en ligne de contenus qui contredisent l’interprétation officielle de ce qui est moral et convenable.

Les gouvernements sont parvenus à maîtriser les outils et les techniques de censure pour les médias traditionnels. Ils sont maintenant en train de tester les limites de la règlementation en ligne. Le projet indonésien pour faire respecter une liste noire des sites Internet devrait être surveillé pour son impact dans la région. L’Indonésie a plus de 40 millions d’internautes et le pays est reconnu comme la capitale de Twitter en Asie [en anglais]. Si l’Indonésie réussit à filtrer le contenu du web, d’autres pays de la région suivront ce modèle.

La censure du web ne coupe pas seulement l’accès à l’information ; elle affaiblit également la possibilité pour les internautes de former des communautés solidaires en ligne. Pour réellement protéger les jeunes et les personnes vulnérables, la meilleure solution est de leur donner, à leurs parents et à leur famille en général, une bonne éducation sur ce thème et des informations pertinentes sur les aspects positifs et les risques liés à la navigation sur Internet.

Billet initialement publié sur Global Voices ; image CC Flickr remixée Alaskan Dude

]]>
http://owni.fr/2010/07/21/asie-du-sud-est-le-sexe-voie-royale-de-la-censure-dinternet/feed/ 3
Russie: nouvelle “règle des 24 heures” pour censurer les commentaires http://owni.fr/2010/07/17/russie-nouvelle-%e2%80%9cregle-des-24-heures%e2%80%9d-pour-censurer-les-commentaires/ http://owni.fr/2010/07/17/russie-nouvelle-%e2%80%9cregle-des-24-heures%e2%80%9d-pour-censurer-les-commentaires/#comments Sat, 17 Jul 2010 08:29:34 +0000 Alexey Sidorenko (trad. Fabienne Der Hagopian) http://owni.fr/?p=22278

[Liens en russe sauf mention contraire] Une décision [en anglais] de la Cour suprême de Russie du 15 juin qui “exonère” les sites d’information de toute responsabilité pour les commentaires de leurs visiteurs s’avère en fait être l’introduction d’une procédure de censure à grande échelle. Roskomnadzor, un service fédéral qui surveille Internet et les média traditionnels pour le ministère russe des Télécommunications, a introduit une nouvelle “règle des 24 heures” selon laquelle les médias en ligne doivent supprimer ou éditer les commentaires “inappropriés” de leurs sites dans les 24 heures suivant notification, sous peine de perdre leur immatriculation comme média.

Les sujets interdits sont énumérés à l’article 4 de la loi “Des médias d’information” et incluent l’incitation à la haine, le terrorisme, les liens vers de la pornographie et la révélation de secrets d’État.

Roskomnadzor a envoyé son premier avertissement officiel au site Apn.ru par e-mail le 23 juin, mais il n’était pas encore clair à l’époque si une requête officielle pouvait être envoyée par e-mail et quels étaient les délais pour supprimer le commentaire.  Le 6 juillet, Roskomnadzor a donc publié les lignes directrices de la nouvelle procédure dans un document au titre pompeux de “Procédure pour envoyer des notifications aux entités des médias d’information présentes sur les réseaux de télécommunications et sur Internet relativement à l’inadmissibilité des abus à la liberté d’information”. (version intégrale)

Voici cette procédure:

  • Un employé de Roskomandzor fait une capture d’image du commentaire inapproprié, la sauvegarde sur son disque dur et l’imprime.
  • Un officiel “responsable pour le contrôle gouvernemental et le respect de la loi en ligne”, approuve alors le bien-fondé de “l’abus de la liberté d’information” (le texte dit clairement “approuve” et non “juge” ou “décide”).
  • Ensuite, le département envoie un e-mail et un fax au propriétaire du site avec l’ordre de supprimer ou modifier le commentaire en question.
  • Si le site du média n’obéit pas à l’ordre dans les 24 heures, une notification légale est envoyée.  Après plusieurs notifications, la justice est saisie.  Si Roskomnadzor gagne le procès, le site perd son immatriculation de média.

Ni la loi “Des Médias d’Information“ ni Roskomandzor ne précisent si le site serait fermé s’il perd son immatriculation, mais pour la plupart des sites privés, cela signifierait l’incapacité de fonctionner légalement (facturer la publicité, payer les salaires des employés, etc.).

Sergey Sitnikov, responsable de Roskomnadzor, explique que le but de son département était de “prévenir la circulation d’informations contraires à la loi”, mais nombre de blogueurs russes sont concernés par cette idée et en parlent sur Habrahabr, un portail dédié aux services informatiques.

Quelques blogueurs ont essayé de rester optimistes (sans succès). StrangeAttractor écrit :

Si la loi interdit d’inciter au terrorisme ou au hooliganisme, c’est OK et c’est bien.  Mais si elle interdit d’exprimer une opinion sur quelque chose… ou d’être fier de son héritage national…, alors c’est clairement de la bêtise et de la provocation.

Newpravda écrit :

D’un côté, c’est une bonne idée, laissez-moi m’expliquer, de ne pas laisser un terroriste s’exprimer librement. Mais connaissant notre réalité, ils [Roskomnadzor] vont s’en servir [de la ‘règle des 24 heures'] pour tous les articles qu’ils veulent, je ne serais pas étonné s’ils interdisaient Gena et Cheburashka [en anglais] [héros de dessins animés à succès] pour propagande ou quelque chose.

Les divers effets et implications de la loi sont aussi discutés. Vitaliidaniuk est sceptique quant à l’efficacité de la loi, avançant qu’il serait très difficile de contrôler les commentaires Twitter que l’on retrouve souvent publiés près d’un article ou intégrés à des systèmes gestionnaires de commentaires (comme Disqus ou IntenseDebate).

Voldar a suggéré que le futur moteur de recherche national [en anglais] pourrait être utilisé pour détecter les commentaires inappropriés et envoyer des notifications aux auteurs automatiquement. XaosSintez écrit sur la possibilité que de fausses notifications de Roskomnadzor soient utilisées pour bloquer n’importe quelle discussion.  Et xoco partage son histoire sur la façon dont les autorités surveillent et contrôlent déjà ce qui se dit en ligne et dans la vie réelle :

Tout cela est très triste.  Ayant pris part à la création de la communauté en ligne de la ville de Lyubertsy [en anglais] (banlieue de Moscou), j’aimerais partager mon histoire.  Sur le forum, on discutait de l’état des routes, des nouveaux immeubles, de la désorganisation des marchés.  Et donc, les utilisateurs du forum considéraient l’idée de descendre dans la rue pour attirer l’attention sur l’état des routes avec des nids de poules profonds de plus de cinquante centimètres, et se demandaient s’ils devraient bloquer la circulation avec une manifestation.  Le jour même, nous avons reçu un message des autorités qui demandait les informations sur des activistes du forum – adresse IP, heures d’accès au forum, etc.  Comme si ces gens étaient mêlés à des activités extrémistes.  Qu’est-ce qui se passera ensuite ? Il n’y a pas la plus petite liberté d’expression.

Suite à ces discussions, les blogueurs ont créé un hashtag (mot-clép sur Twitter #ru_cenz pour répertorier tous les incidents liés à cette nouvelle mesure ainsi que la censure du Web russe en général.

Non seulement les dernières initiatives de Roskomnadzor violent la constitution russe, qui interdit toute forme de censure, mais elles semblent aussi contredire le point de vue du Président Medvedev sur ce sujet.  Ce cas est représentatif du régime politique en place : ignorance des lois et des droits humains, contradiction entre les textes et les actions, et finalement, une claire volonté d’influencer et de contrôler le web russe.

Billet initialement publié sur Global Voices ; image CC Flickr M i x y

]]>
http://owni.fr/2010/07/17/russie-nouvelle-%e2%80%9cregle-des-24-heures%e2%80%9d-pour-censurer-les-commentaires/feed/ 18